PREMIÈRE PARTIE
c’esl la terre du far-niente, et pour l’étranger le coup d’œil est coloré et charmant.
LesEaux-Douces d’Europe sont surtout fréquentées le dimanche et par des chrétiennes ; cependant quelques sultanes daignent se mêler aux infidèles dans ce beau parc, propriété d’un des plus opulents seigneurs de la Turquie. Le principal charme du lieu consiste en une longue prairie bordée de platanes et de sycomores, lais- / sant place aux voitures, aux chevaux, aux ânes, aux mille groupes animés. Quelques faibles cascades tombent par des rigoles aux dessins mauresques sur des marches, en marbre, au milieu desquelles s’élèvent de petits kiosques en grillages dorés. L’eau est si peu abondante qu’on passe et on repasse aisément sur les marches pour aller s’asseoir dans ces légers pavillons.
Fanar-Bagchich est un phare asiatique situé sur une petite pointe de terre qui s’avance entre l’extrémité du Bosphore et la mer de Marmara proprement dite ; on s’y réunit le jeudi sous quelques cyprès que le temps a respectés, car la nature fait ce qu’elle veut et les hommes se gardent de l’aider. La vue est superbe, on embrasse en même temps les deux rives, celle de Seutari et celle de Constantinople vers le château des Sept- Tours, tandis que du milieu de la mer de Marmara sortent en pyramides cinq îles et tout un archipel de rochers.
1 es talikas sont nombreuses, car beaucoup de harems sont placés sur la rive d’Asie. On voit même cheminer lentement quelques lourds chariots à six ou huit places traînés par des bœufs et contenant toute une famille : ces arabas sont pittoresques à l’extrême. La poussière est considérable et l’utilité du yashmack se fait sentir ; les dames d’ailleurs le portent assez transparent pour laisser distinguer leurs traits. Les divertissements sont les mêmes, musique et sucreries.
Le chemin de retour traverse l’immense champ des morts de Scutari, véritable forêt de cyprès où les tombes sont entassées par séries innombrables. Quel triste spectacle pour une promenade de plaisir, se dit l’Européen... Rien pourtant n’est plus gai , car sur toutes les tombes du bord de la route se sont installées les dames auxquelles le manque de force ou de fortune interdit l’excursion jusqu’au phare : elles apportent des tapis de Smyrne aux tons rouges ou bleus, quelques friandises, un chibouque, des coussins et s’étendent pour regarder les passants. Les couleurs éclatantes et variées et le nombre considérable de ces dames encadrées dans les cyprès et les pierres tumulaires offrent un coup d’œil indescriptible. Là dessus mon coursier trébuche, s’arrête, refuse d’avancer : ce qui l’effraie, c’est au milieu de la route la carcasse d’un pauvre cheval à moitié rongé par les chiens ; nul ne songe à en débarrasser la voie publique déjà bien encombrée. En un mot c’est le pays des contrastes.
La soirée d’hier m’a laissé une de ces impressions qu’on n’oublie pas. J’étais sur une terrasse élevée, dominant les trois villes ; à mes pieds Galata endormie, autour de moiPéra, où les bruits de la journée avaient fait place au calme le plus profond, et en face Stamboul, l’immense cité, s’étendant sur son amphithéâtre de collines, couronnée par ses mosquées ; mais ce soir cette masse ordinairement si sombre était coupée par de nombreux points de feu; et dans les airs, plus haut que les coupoles, sans lien apparent, brillaient tantôt quatre, tantôt deux, tantôt six petites barres lumineuses, parfois deux l’une au-dessus de l’autre, quelquefois même trois superposées, illuminations fantastiques dont on ne voyait pas la base et sur l’éclat desquelles se dessinaient de noirs et bizarres ornements. C’étaient les minarets dont on avait éclairé chaque étage et dont les balcons se détachaient sur cette lumière ; les minarets, trop frêles par euxmêmes pour être aperçus dans l’éloignement et ne se révélant que par leurs colliers de feu. Et les coupoles laissaient échapper des reflets et l’on entendait même par intervalles un chant grave s’élever sous leurs voûtes, reflets et chants si insolites, si mystérieux qu’on eût dit une conjuration magique des génies, ces esprits bienfaisants, ou des djinns, ces fantômes de la nuit qu’évoque l’imagination orientale. La lune pure, large, belle comme elle l’est sous ce ciel fortuné, prêtait son éclat à
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la scène merveilleuse et se jouait dans le Bosphore, argentant le sommet des mâts où rien ne trahissait la vie; au loin, enfin, l’Asie se révélait par la lueur de ses minarets, l’Asie s’unissant à l’Europe pour saluer le grand jour anniversaire de la naissance de Mahomet !...
Ce jour-là précisément, grâce au firman indispensable j’ai pu visiter les palais et les mosquées, trop vite, il est vrai, car la nécessité de tout voir en un jour ne permet de jeter qu’un rapide coup d’œil sur chaque édifice.
Avant d’arriver à l’enceinte du séraï on passe devant le palais de la Sublime-Porte où se réunissent les ministres : le nom a une célébrité européenne, mais le palais même, quoique vaste , n’offre rien de remarquable. 11 est encombré de bureaux sans aucune indication, de sorte que le malheureux qui se présente pour affaires perd de longues heures à savoir où s’adresser, est renvoyé de porte en porte, et acquiert une triste opinion de l’ordre qui règne dans l’administration turque.
Sur la, place ou cour extérieure du vieux palais, près du magnifique platane de Sainte-Hélène et des Janissaires, s’élève l’arsenal, ancienne église de Sainte-Irène, badigeonnée par-dessus ses mosaïques et remplie d’armes mal soignées; on remarque néanmoins dans le nombre le sabre du Conquérant, enveloppé jusqu’à la garde pour empêcher le regard de l’infidèle de le souiller, et la collection de clefs de toutes les grandes villes de l’empire, noms illustres et pour la plupart bien déchus.
Le musée des antiques, sauf les tombeaux en porphyre, estinsignifiant. Bien entretenu et augmenté par des mains intelligentes, il pourrait devenir intéressant au plus haut point.
Un autre musée assez curieux est celui où l’on conserve les costumes turcs détrônés par la réforme; ils
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sont placés sur des mannequins en cire et leurs turbans pyramidaux, leurs bizarres accoutrements semblent presque fantastiques.
Le palais du tribunal occupe un des côtés de la place Sainte-Hélène ; on sort alors définitivement du quartier du séraï en traversant le corps de garde établi sous la voûte haute et étroite du Bab-Humaïoun, non loin de l’entrée de Sainte-Sophie. Tout auprès se trouve la plus délicieuse de toutes les fontaines de Stamboul. Au lieu d’être adossée à une maison, celle-ci forme un pavillon détaché avec un toit très-avancé, des Clochetons dans les angles et au sommet, un fin grillage en fer doré et les arabesques les plus riches ciselées autour d’inscriptions turques : elle fut bâtie par le sultan Achmet III et nous offre un des types les plus parfaits du stylede l’époque ; on aimerait à la dessiner si le dessin était praticable dans une ville où dès le premier trait de crayon l’attroupement se forme et pousse le sans gêne jusqu’à feuilleter l’album qu’ils vous ont arraché.
L’entrée de Sainte-Sophie n’a rien du grandiose des autres mosquées ; les accumulations successives du terrain obligent même à descendre quelques marches pour y pénétrer. Le portail, à l’est, peu élevé, soutenu par des colonnes anciennes, presque écrasé par les minarets lourds et sans ornements qui se dressent des deux côtés, s’ouvre directement sur une des rues les plus étroites et les plus animées. Les chrétiens pénètrent par une entrée plus humble encore. C’était l’heure de la prière, et en attendant qu’elle fût terminée nous montâmes par une pente douce jusqu’aux galeries du premier étage. Mais lorsque le regard s’abaisse sur la basilique il est difficile de retenir un cri d’admiration.
On peut décrire les mesures, les formes architecturales, les couleurs peut-être, on ne rendra jamais l’éclat,
l’harmonie, la sublime majesté de Sainte-Sophie. Ce qui frappe au premier coup d’œil dans ce vaste parallélogramme à côtés presque égaux, c’est la largeur de la nef, véritable église à elle seule, et surtout l’étonnante légèreté de la coupole. La coupole, à laquelle l’architecture byzantine subordonnait le plan tout entier de l’édifice, est le point central auquel tout se rapporte. Elevée sur un carré qui occupe le milieu de l’église, elle plane sur l’ensemble et paraît tenir à peine aux quatre piliers sur lesquels reposent les arcs qui la supportent. Aux arcs de l’est et de l’ouest se rattache de chaque côté une coupole secondaire hémisphérique, à laquelle trois autres plus petites viennent encore s’ajouter ; l’espace recouvert par ces neuf coupoles forme la nef, dont l’élévation augmente par degrés réguliers, depuis les petites voûtes, les hémisphères, jusqu’à la coupole principale, qui paraît flotter sur le tout. Entre la nef et l’enceinte de l’église s’étendent les bas-côtés construits à deux étages divisés chacun en trois compartiments : l’étage supérieur servait aux femmes; il s’étend au-dessus de l’entrée, offrant ainsi une communication entre les deux côtés du haut.
Ces étages sont supportés par des colonnes; les huit du centre en brèche verte proviennent du temple d’Ephèse et font déjà sentir le second caractère de cette basilique, la magnificence. C’est ici surtout que Sainte- Sophie a perdu. Le culte musulman, interdisant toute reproduction de la figure humaine, a fait badigeonner ce qui n’était pas pur détail d’ornementation, mais ces détails même, feuillages et arabesques, conservés dans les galeries supérieures, permettent de concevoir ce que dut être rensemble. Qu’on se représente alors la basilique dans sa splendeur primitive, éclatante ici de mosaïques dont les dessins aux plus vives couleurs cou-