PREMIÈRE PARTIE
liers. Multipliez ces fractionnements par le nombre des provinces qui ne font point partie de l’Autriche proprement dite, vous obtiendrez un total considérable sans approcher cependant de la réalité.
La question des provinces se complique de celle des nationalités, et même la Hongrie est loin de constituer un tout homogène. En effet, deux peuplades entièrement distinctes se partagent le pays, les Magyares et les Clovaks. Les Magyares sont les véritables Hongrois : ils forment le tiers de la population et parlent la langue magyare, branche des langues dites finnoises ou ouraliennes. Les Clovaks, plus nombreux que les premiers, se rattachent à l’importante famille slave , à laquelle appartiennent les Czechs de Bohême, les Russes, les Polonais, les Serbes et une portion des Moldo-Valaques. En général, comme costume distinctif, les Slaves portent les grands manteaux et les petits chapeaux coniques fort ornés ; les Magyares se couvrent d’un chapeau à larges bords et revêtent été et hiver une fourrure en peau de mouton. Les femmes slaves ont des bottes jaunes; ne serait-ce pas une réminiscence de la domination turque ? Sur les frontières on trouve encore les peuplades hongro-valaques, nouvelle subdivision sur laquelle je ne m’arrête pas ; cet aperçu indique assez combien l’Autriche est loin d’atteindre au grand but de la parfaite unité.
Un peu plus tard j’ai traversé le pont sur lequel une foule nombreuse revenait du théâtre diurne, et, parvenu à la rive droite, je suis resté en contemplation devant un admirable tableau. Le soleil se couchait dans un ciel sillonné de légers nuages et laissait dans l’obscurité la ville et ses clochers. Sur le rocher aride se dressait le château, dont on voyait deux faces, l’une encore brillante des derniers rayons, l’autre sombre et permettant
au jour de passer à travers ses fenêtres sans vitres. Au bas coulait le fleuve déjà si majestueux et au loin les montagnes de Hainburg se détachaient en gris foncé sur ce ciel d’un rouge ardent. Ces dernières lueurs du soleil, ces réflets, ces nuages formaient un ensemble trop splendide pour durer longtemps; aussi chaque moment obscurcissait-il davantage la scène, et bientôt la nuit est venue tout couvrir... tout, c’est trop dire cependant, car des myriades d’étoiles ont parsemé la voûte céleste et les petites lumières de la ville se sont mirées dans les flots. Alors un calme imposant a succédé à l'animation du jour.
A neuf heures du soir je quittais Presbourg et vers l’aube le chemin de fer me déposait à Pesth. Sur chaque rive du Danube est assise une ville complète : un pont suspendu les réunit. A gauche s’étend le véritable Pesth, la cité moderne ; insignifiante il y a un siècle, peuplée maintenant de cent mille habitants, commerçante, bien bâtie, percée de rues larges et aérées, mais de création trop récente encore pour arrêter longtemps l’attention du voyageur.
Les hauteurs de la rive droite couvertes de vignobles laissent à Bude moins d’espace pour se développer ; elles sont couronnées par le vieux château d’Ofenetpar une imposante forteresse que, depuis l’insurrection de 1849, on oblige les Hongrois.à rebâtir et à rendre autant que possible imprenable. Bude, que les Autrichiens nomment Ofen , est restée, par une raison stratégique, le siège de l’administration. Elle est devenue en conséquence une ville plutôt allemande. Les Magyares préfèrent habiter Pesth où ils se sentent moins dépendants. Bude compte trente mille âmes environ; son origine remonte aux Bomains,dont elle formait une colonie avancée.