‹ En OrientChapitre 25 sur 161 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

L’iman donne le signal, ils se prosternent le front contre terre, se lèvent et, suivant leur supérieur, commencent une marche lente autour delà salle; quand ils arrivent devant la porte ils s’inclinent ; en face de la porte ils font un salut devant eux, puis, se tournant, un salut dans l’autre sens; comme ils se suivent de près il en résulte qu’il y a toujours deux derviches s’inclinant l’un en face de l’autre. Après six tours, l’iman s’arrête à sa place habituelle, les derviches laissent tomber leurs manteaux, la musique commence, et chacun, au moment où il s'approche du supérieur, le salue et se met à tourner. Ils ferment les yeux, étendent les bras ; leurs longues robes se déplient et les voilà qui tournent, tournent, deux ou trois cents fois de suite. C’est une valse lente exécutée par une vingtaine d’hommes, pieds nus, en petites vestes et en amples jupes de soie tantôt blanches, tantôt de couleurs diverses, valse grave et adroite où personne ne heurte son voisin, où de temps à autre on accorde une demi-minute de repos et qui dure en tout l’espace d’une heure. Viennent ensuite quelques prières et le service est terminé.

Interrogés sur le motif de cette danse, quelques derviches tourneurs ont répondu que l’homme, dans son état naturel, est trop indigne de s’approcher de Dieu par la prière, et que son esprit a besoin d’être entraîné hors de sa sphère habituelle, pour qu’il mérite de s’élever aux aspirations célestes. D’autres n’y voient qu’une imitation des mouvements planétaires; toujours est-il qu’une idée symbolique se cache sous ces exercices, et cette cérémonie, que je m’attendais à trouver ridicule, m’a paru plutôt aérienne et gracieuse.

Le souvenir que j’ai conservé des hurleurs est bien différent. C’est à Scutari, dans une salle longue, avec colonnade et balustrcs d’une seul côté, qu’une fois par

semaine, le jeudi, ont lieu leurs exercices. L’extérieur du couvent n’offre rien de remarquable; mais dès l’entrée on entend retentir des cris affreux. La tribune basse où nous nous plaçons forme le côté sud de la salle. Au côté ouest, tournant le dos aux quatre fenêtres, les assistants sont rangés sur une ligne, et en face d’eux, au côté est, celui de la Mecque, l’iman et les principaux personnages sont adossés à un mur présentant une effrayante réunion d’instruments de torture, fouets de fer, piques, crochets, poignards, sabres groupés autour d’un étendard sacré. En haut, comme toujours, tribune grillagée pour les dames.

Chaque derviche en entrant baise la main du pontife et se place au milieu des officiants ; comme ils appartiennent aux divers rangs de la société, ils ne portent pas un costume uniforme. L’iman a une longue robe blanche, un turban vert et se caresse continuellement avec lenteur et gravité la figure et la barbe. La musique est sauvage, la danse affreuse puisque danse il y a; c’est un double mouvement en avant et en arrière avec de forts pliements de jarrets ; les danseurs, serrés les uns contre les autres, laissent pendre devant eux leurs mains jointes et s’unissent dans un chant barbare, d’où s’élève parfois une mélodie particulière, bientôt perdue dans l’ensemble. Les paroles dominantes sont : Allah you! Allah you ! en appuyant sur le you. Bientôt les poumons refusent le service et c’est un effroyable hurlement rauque qu’ils substituent à la voix. La plupart dansent et chantent en gardant les yeux fermés, les autres les ont tellement fixes qu’on les croirait pétrifiés dans leurs orbites : jamais je n’ai vu d’expressions aussi fanatiques; on comprend qu’à un signe de l’iman ces malheureux voleraient tous à la mort ou au massacre : il n’y a plus là rien d’humain, la vue et l’ouïe sont trans-

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