PREMIÈRE PARTIE
portées dans une scène infernale. Ce qui m’a profondément attristé, c’est de voir parmi ces jeunes gens hâves, ces vieillards décrépits, ces nègres amaigris, de beaux enfants encore frais et roses faisant leur apprentissage de ce terrible métier.
Après trois-quarts d’heure tout s’arrête ; il était temps, car l’écume couvrait les lèvres des hurleurs et je sentais le vertige s’emparer de mon cerveau. Alors à cette scène sauvage succède une tranquille prière, semblable à celles que nous élevons dans nos églises chrétiennes, prière en faveur du sultan, du gouvernement, des pauvres, des prisonniers, des malades, et à chaque demande adressée au ciel par l’iman, l’assemblée répond en chœur : amin ! C’est un culte auquel tout homme peut s’associer, c’est le lien qui rattache entre elles toutes les religions de la terre, l’invocation et la demande au ciel de secours plus puissants, plus efficaces que les secours humains. La cérémonie est-elle terminée? Non: il reste encore l’acte le plus important, les guérisons. On parle beaucoup des guérisons opérées par Fiman des derviches hurleurs ; il est constant qu’il en a accompli plusieurs assez extraordinaires, aussi ma curiosité était grande : mais j’ai éprouvé beaucoup d’aversion et d’effroi lorsque ce, grand et fort vieillard, après avoir longtemps palpé de petits enfants de trois, de quatre et de cinq ans, les déposa à terre et monta sur leur dos, leur faisant supporter tout le poids de son corps. Cette opération ne se passe point sans arracher beaucoup de larmes à ces pauvres innocents qu’on emporte ensuite dans les bras. L’iman touche en tous sens des habits de malades, puis il s’occupe de plusieurs hommes, qu’il soumet au même traitement. Il leur appuie le pied sur la tête, les fait asseoir devant lui, leur prend une main, leur promène la main droite sur le
visage, les épaules, les cheveux, en un mot les magnétise. le ne suis pas seul à croire que cette explication est la véritable; la renommée des guérisons opérées par les derviches hurleurs est ancienne, et il semblerait en résulter que les musulmans connaissaient le magnétisme avant nous.
Vient enfin la troisième et dernière partie, la plus surnaturelle de toutes. La danse et les hurlements continuent, sur l’ordre du principal adjoint de l’iman un des magnétisés se lève et récite une profession de foi , puis, recevant des mains de son supérieur un sabre fort tranchant, il se dépouille nu jusqu’à la ceinture et se racle convulsivement la peau dans tous les sens ; il se le passe sur le cou, sur la poitrine, sur l’estomac, se couche dessus et se fait porter de la sorte autour de la salle. On traverse ensuite la joue d’un des enfants avec une pointe de fer, il sourit : les scènes hideuses se succèdent malgré les plaies qui s’ouvrent et le sang qui coule. Ce n’est rien encore, me dit-on, mais ce rien m’a amplement suffi, et après ces terribles déploiements d’exaltation je me suis senti heureux de voir la danse calme et gracieuse d’un jeune tourneur, venu en hôte et tournant cent-vingt fois de suite sur lui-même avant de quitter la salle.
Je conseille aux étrangers qui assistent à cet affreux spectacle de se détendre les nerfs en se faisant conduire dans le voisinage du couvent des hurleurs au sommet du mont Bougourlou. Il ne faut pas trois quarts d’heure à cheval pour s’y rendre ; de là on voit d’une part la grande ville et le Bosphore, de l’autre la mer de Marmara, ses îles, la chaîne des monts de l’Asie et les cimes de l’Olympe. Il y a sur ce plateau trois arbres où, si j’étais oiseau, je voudrais choisir l’emplacement de mon nid, ballotté par la brise, mais éclairé par des aurores et des couchants incomparables.