‹ En OrientChapitre 27 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Pour bien comprendre Constantinople il faut l’avoir considéré dans son ensemble, et si le montBougourlou est un peu trop éloigné pour permettre d’en embrasser les détails, le panorama du haut de la tour du Séraskier ne laisse rien à désirer. Avant de quitter Stamboul, j'ai voulu le contempler tout entier et au moment de lui dire adieu je me suis demandé si le croissant de l’islam était encore longtemps destiné à briller sur tous ces minarets dont je voyais s’étager près de moi les sommets dorés... Je conçois l’ambition de posséder une aussi riche proie; je conçois l’hésitation des rivaux à l’abandonner. A qui reviendra le trésor ? à ceux dont les aigles à double tête, du haut du palais de l’ambassade, dominent déjà la Corne-d’Or, ou à ces Grecs cachés à demi dans le Fanar, sous les murs d’enceinte de Stamboul? L’héritage n’est pas vacant encore, il est vrai, mais ne faut-il pas en attribuer la cause à l’incertitude de l’Europe sur le choix de l’héritier?

Quant à l’administration turque, elle végète plutôt qu’elle ne vit : le manque d’argent et le défaut d’unité sont les deux plaies qui rongent l’empire. Le papier envahit Constantinople, contrefait à l’infini ; la monnaie est si rare que sur les bateaux à vapeur, dans les magasins, dans les cafés, on rend pour le moindre échange des bons valables seulement chez ceux qui vous les distribuent et dont la valeur est perdue si vous n’y retournez pas. Le défaut d’unité est plus sensible encore : on demande de toutes parts des réformes, mais comment les accomplir sans argent, sans bonne volonté générale? Le gouvernement est à plaindre ; il se trouve placé entre des abus de toute espèce à réprimer et des réformes déclarées insuffisantes par les uns, attaquées par les autres comme une atteinte flagrante aux principes mêmes de l’islamisme. Le parti sacerdotal, les derviches

surtout qui, recrutés dans tous les rangs de la société, exercent une grande influence sur toutes les classes, s’efforcent de miner un pouvoir que le peuple turc craint encore, mais auquel il n’obéit qu’à demi. Ils veulent rallumer le fanatisme, se rappelant que la loi de Mahomet a triomphé parla conquête et s’est toujours perdue dans l’inaction. Quel sera le résultat de leurs efforts ? Je ne sais, mais soit crainte positive du vieux parti turc, soit insouciance de ceux qui voient tout s’écrouler autour d’eux et ne songent qu’à faire durer les choses aussi longtemps qu’ils en pourront jouir eux-mêmes, la voie du progrès n’est pas franchement abordée.

Pour la réorganisation de l’armée , l’on envoie , il est vrai, de jeunes officiers turcs étudier en France, mais à leur retour, après un examen où souvent ils sauraient en remontrer à ceux qui les interrogent, on leur donne un grade inférieur qui les tient à distance et sans emploi actif. La sûreté générale, qu’on trouve à peine à Constantinople, n’existe plus dès qu’on s’en éloigne : à quelques lieues de Scufcari, les communications par terre sont d’une extrême difficulté, les routes ne sont pas percées et l’on ne se croirait jamais dans le voisinage d’une aussi grande capitale.

Elle est grande et merveilleuse, en effet, cette ville dont je m’éloigne à regret. J’ai quitté Constantinople avec la persuasion que je m’étais bien rendu compte de son immensité, et ce n’est qu’en entrant dans la mer de Marmara que j’ai saisi l’ensemble de ses proportions. Ce n’est pas une cité, c’est un monde et les faubourgs qui l’avoisinent et Scutari qui la touche centuplent encore l’impression (1).

(1) Il est impossible, à distance, de soupçonner la séparation que le Bosphore introduit entre Stamboul et Scutari; on croit voir la continuation d’un même rivage.

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