‹ En OrientChapitre 28 sur 161 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

21 octobre 1858.

Les Dardanelles sont plus larges que le Bosphore et moins pittoresques ; les rochers des deux bords sont nus et arides. En Asie, les côtes s’étagent jusqu’à de hautes montagnes derrière lesquelles les antiquaires auraient beaucoup à recueillir si les explorations étaient possibles. Chaque rive possède un fort et quelques maisons; ces forts paraissent beaucoup plus redoutables qu’ils ne le sont en réalité.

On fabrique à Gallipoli des poteries originales de forme, de couleur et de dorure; il s’en fait un grand débit sur notre navire; les pauvres familles, dont le pont est toujours encombré, ont besoin de conserver l’eau qu’on est forcé de leur distribuer avec parcimonie. Nous avons à bord beaucoup de juifs, beaucoup de Turcs et nos pèlerins moldo-valaques*.

Voici Ténédos, petite ville autour d’un vieux fort avec un minaret, le tout groupé sur des collines que surmontent des moulins à douze battants : c'est bien peu de chose aujourd’hui, et cependant ici les Grecs se cachèrent et attendirent le succès de la ruse d’Ulysse ; cette plaine qui s’étend là bas occupe les champs troyens ; cette montagne, c’est l’Ida.

Un peu plus loin paraissent les monts de Mételin (l’antique Lesbos), dont les cimes élevées sont de notre côté tout à fait incultes, sombres et stériles. La ville s’étage au fond d’une baie sous la protection d’une vieille forteresse; devant elle s’étend le port annoncé par deux phares. Il nous faut cinq heures pour côtoyer i’ile. La lune brille au ciel et dans les flots, si claire qu’elle empêche presque de distinguer les étoiles : appuyés contre la poupe les matelots chantent une romance au re-

frain souvent répété, à l’air mélancolique, aux paroles dalmates qui résonnent doucement dans le silence de la nuit... C’est line heure de recueillement ou de poésie, une heure où l’on regrette doublement l’absence de ses amis.

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