PREMIÈRE PARTIE
Là s’arrête le progrès. En 1859, le feu avait détruit un des trois ponts de la Corne-d’Or; on n’a pas songé jusqu’à présent à le rétablir, malgré l’encombrement terrible des deux autres et le peu de frais que nécessiterait cette construction de bois. C’est ainsi qu’on entend l’économie. En présence du déficit toujours croissant dans les ressources financières, quand on parle de réformes, la Sublime-Porte répond qu’il n’y en a que trop d’entreprises et que c’est d’argent qu’elle a besoin. L’esprit d’ordre est loin d’être encore entré dans les mœurs ottomanes : le fait suivant, dont on m’a garanti Fauthenticité, le prouve une fois de plus. Le directeur du théâtre de Péra demandait au sultan Abdul-Medjid un engagement fixe de soixante mille piastres par an ; le Grand Seigneur refusa sous prétexté d’économie, préférant payer les artistes par représentation. Or il en a donné quatre dans l’année, et chacune lui a coûté quarante mille piastres.
L’avénement d’Abdui-Aziz n’a rien modifié à l’état des choses. Il a donné aux soldats des uniformes nouveaux copiés sur ceux des zouaves; il a diminué les pensions des sultanes et remis eh vigueur les mesures relatives aux chrétiens (1), mais le désordre administratif est resté le même et l’étranger ne s’aperçoit pas que Stamboul ait changé de maître.
(1) Les familles chrétiennes ont été expulsées de Tophané. Les étrangers qui visitent les mosquées et les couvents de derviches sont forcés de mettre des babouches, tandis que sous le précédant régne on les obligeait seulement à essuyer leur chaussure.
vn
23 octobre 1858.
Smyrne, où je suis depuis hier matin et d’où je repars ce soir, se présente mal à l’arrivée. A l’extrémité d’une vaste baie dont l’œil n’embrasse pas la surface entière, la ville s’étend au bord de la mer et sur un rivage uni; dans- le fond, sur les premières pentes du monlPagus, s’étagent encore quelques maisons turques, et sur la première cime les vieilles ruines d’un acropole grec dominent le paysage. Le tableau n’offre qu’un côté ori- 'ginal : au milieu du groupe de constructions s’élèvent une cathédrale grecque accompagnée d’un élégant campanile, une cathédrale arménienne, qui de loin paraît toute de marbre, quelques clochers latins et bon nombre de minarets. Lorsqu’on débarque, ce contraste, qui forme la seule empreinte particulière de, Smyrne, continue, mais avec moins de confusion. Les quartiers sont assez distincts les uns des autres: d’abord celui des Francs, où résident les Grecs; on évalue leur nombre à soixante mille; le quartier arménien, qui rivalise avec le premier, et les deux belles églises sont évidemment le résultat de cette rivalité; le quartier juif sale et misérable. Celui des Turcs, enfin, quoique relégué aux extrémités de la ville, empiète sur le reste ; le palais du pacha et quelques mosquées sont construits près de la mer, et le bazar s’élève au centre de Smyrne, dont il relie entre elles toutes les parties.