‹ En OrientChapitre 30 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Dès les premiers pas on aperçoit une sensible différence d’animation avec Constantinople : toutes les proportions ont diminué, les costumes sont différents ; la veste en gros drap gris à broderies noires, les guêtres pareilles et la jupe blanche ou fustanelle grecques figurent en majorité. Les rues sont assez étroites, mais l’influence européenne se fait sentir dans la régularité des maisons. L’église cathédrale grecque mérite une mention honorable; le campanile qui sert de portique extérieur, et qu’on a garni de marbre blanc et gris, a coûté trois cent mille francs; la cour sert de cimetière aux principales familles grecques smyrniotes, le palais du patriarche en occupe un des côtés. La cathédrale arménienne, encore inachevée, a beaucoup de grâce : j’y vis célébrer la messe avec une forte empreinte orientale; les enfants de chœur sont revêtus de légères robes blanches à dessins d’or et portent le fez; le sol est couvert de nattes et de tapis du pays.

L’incendie qui ravagea la ville il y a douze ans a puissamment contribué à son embellissement : on bâtit maintenant en pierre et l’on s’efforce chaque année de gagner du terrain aux dépens de la mer par des constructions sur pilotis ; c’est ainsi que s’étend le quartier franc. On a bâti de cette manière quelques cafés dans une riante position : les vagues se déroulent sous le plancher à jour. En général le commerce envahit les abords de la baie, et l’on n’a pas profité, pour les points de vue, de cette admirable mer de l’Archipel.

C’est au bazar qu’on retrouve le plus de mouvement. Il ne ressemble pas à celui de Constantinople, l’enceinte murée est plus restreinte, mais les rues qui l’avoisinent forment la continuation du bazar et sont de même recouvertes en planches pour tempérer l’ardeur du soleil. Les magasins sont petits, les ruelles étroites et

au milieu passent les longues files de chameaux, les ânes et les acheteurs. Les marchandises sont plus usuelles, c’est dire qu’on trouve moins d’armes anciennes et de bijoux mais plus d’étoffes et surtout un bazar de fruits, dont la délicatesse exquise égale la beauté. Parlerai-je des tapis ; leur réputation est faite. On en voit ici de tous côtés couvrant le sol des boutiques, pendus aux fenêtres, façonnés en sacs qu’on attache à la selle de sa monture, portés sur le dos en ballots pour être expédiés. Ceux qu’on reçoit en Europe sont fabriqués dans les environs de la ville; il faut se garder de les confondre avec les simples tapis de Perse dont les couleurs sont plus mêlées, les dessins plus irréguliers et le tissu inférieur ; bien plus encore avec les tapis du Korassan qui surpassent les autres en force et en beauté, et proviennentde la province persane, d’où l’on tire également ces belles lames mi-fer, mi-argent, dites de Daban et destinées à contrefaire l’ancien damas.

Dans la manière de vendre ces tapis on reconnaît la différence des mœurs : un marchand européen qui s’y prendrait comme les Orientaux courrait risque de perdre ses chalands; le Turc, au contraire, vise à la dignité et jamais un mot inutile ne tombe des lèvres d’un sage effendi. On me conduisit au magasin d’Ali-Elvaagi- Zaadé : c’est une longue chambre entourée de planches qui supportent des piles de petits tapis ; assis par terre, des employés comptent de l’argent. Ali est accroupi sur un divan bleu, rouge et or; il fume au milieu d’un cercle d’amis. On aspire le narghuiié, on se regarde, on boit du café; de temps à autre on laisse échapper une parole, mais d’affaires point. Après une demi-heure, Ali se décide à se lever, chausse ses babouches et m’accompagne à son dépôt. Mais là que de peine pour voir les tapis! Quand les esclaves en ont déployé un seul, le

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