‹ En OrientChapitre 4 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Les Turcs comprirent l’importance de la position, et Soliman le Grand y plaça le siège du pachalik. Maîtres du fleuve, ils en dominaient le cours et leur voisinage fut pendant cent quarante-cinq ans pour Vienne une menace continuelle. Les bains sulfureux, où le paysan hongrois ne manque jamais d’amener sa femme après les fatigues d’un jour de marché, sont une des traces les plus visibles de leur longue occupation. L’inscription musulmane orne toujours la porte ; les baigneurs se pressent dans une cuve qu’éclairent à peine les étroites fenêtres de la coupole, par où s’introduisent quelques faibles rayons et s’échappent des nuages de vapeur.

Un tombeau de santon a été respecté par les chrétiens; les conventions de la paix lui consacraient une clause spéciale. Quelques pèlerins viennent encore chaque année en visiter la pierre et songer auprès du sépulcre du sheik Gui-Baba ou Père des Roses, comme les Mores au milieu des ruines de Grenade, aux époques glorieuses de l’islamisme et aux conquêtes qu’ils ont perdues.

On s’embarque à Pesth sur les navires à vapeur de la compagnie autrichienne, et, sans fatigue, on se laisse entraîner vers l’Orient. Les rives du Danube n’ont pas ici, comme le Rhin, cet encadrement de montagnes qui en resserrent les flots et sont parsemés de châteaux forts en ruine; mais elles possèdent un autre genre de majesté, plus imposant peut-être, celui de l’espace sans bornes. L’œil plonge à perte de vue sur ces vastes plaines, dont il ne peut entrevoir les limites. Le fleuve est large, quoique bien éloigné de son embouchure; les bords sont presque toujours dépourvus d’habitations et, pendant des heures entières, ni à droite ni à gauche, on ne découvre la moindre apparence de toits : c’est, une succession de prairies et de' petits bois touffus où, de temps à autre, on aperçoit de grands troupeaux aux

longues cornes recourbées, gardés par quelques bergers, les jambes nues et la tête abritée par le chapeau magyare.

11 est vrai que les traces de l’activité humaine, rares sur le rivage, se retrouvent souvent, au milieu même du fleuve, dans ces moulins curieux parleur organisation toute primitive. Ils se composent de deux barques, dont l’une supporte la maison, l’autre l’axe de la large el triple roue qui tourne lentement entre les deux. Devant la maison, un petit balcon pend au-dessus de l’eau, et comme il n’y a pas de cheminée, la fumée s’échappe par la fenêtre du toit. Ces moulins sont ordinairement groupés trois ou quatre ensemble : là vivent des familles nombreuses, ballottées au gré des flots, satisfaites de ce petit espace et de cette existence isolée.

Le 5 octobre, soirée admirable. Que d’étoiles 1 et la comète, plus brillante que jamais, semble se plonger peu à peu dans le Danube.

6 octobre.

Aujourd’hui nous avons dépassé Pétervardein ; la ville est à gauche, la forteresse à droite , sur une montagne qui supporte plusieurs rangées de bastions. Le pont de bateaux qui unit les deux rives est le dernier qu’on trouve en descendant le fleuve. Plus loin, embouchure de la Theiss, embouchure du Témès; puis Semlin, assez insignifiante ville frontière de larive droite autrichienne, suivie d’une plaine qu’un ruisseau, défendu par un dernier factionnaire, sépare d’une plaine semblable.

Enfin voici Belgrade, s’étageant près d’une courbe du Danube , de telle sorte que de loin la ville semble être à gauche, tandis que c’est à droite qu’elle s’élève.

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