PREMIÈRE PARTIE
marchand croit m’avoir suffisamment servi ; il ne conçoit pas mon indécision et m’assure qu’ils sont tous pareils. Aussi lorsque deux sont étalés il pense avoir tait merveille , et quand, à force d’instances , j’obtiens la vue d’un troisième, que ce troisième me déplaît, Ali de s’écrier : « Je vous disais bien qu’il était inutile d’en ouvrir un si grand nombre et que le premier vous convenait le mieux. » De retour chez lui on perd le même temps à discuter le prix, le lendemain une heure encore pour le paiement, toujours avec des chibouques, du café, et un fréquent silence interrompu par la visite et la sortie des amis, qui entrent et se retirent avec les formes cérémonieuses et muettes de la politesse orientale*
Mais Ali est un personnage important : il possède trois fabriques, trois maisons de campagne , deux maisons en ville, deux voitures, six femmes; il a été deux fois à la Mecque et siège au conseil municipal. C’est le type du marchand grand seigneur turc et sa probité trèsscrupuleuse s’est fort attachée à me convaincre, en me remettant de petits tapis après la conclusion de l’achat des grands, que c’était l’escompte et non un cadeau qu’il m’offrait : « Mon cœur, disait-il, ne veut pas se charger du poids d’une reconnaissance injuste. » Ces mots sont caractéristiques.
On voit également à Smyrne tout un khan perse, c’est-à-dire une vaste cour entourée de bâtiments où les Persans attendent fort tranquillement les acheteurs et sont encore plus nonchalants sous leurs bonnets en pointe que les Osmanlis sous leurs turbans (1).
Les treilles, qui s’étendent d’un côté de la rue à l’autre
(1) On trouve un bazar semblable à Stamboul, mais qui m’a paru moins bien approvisionné.
et abritent des cafés en plein air, donnent à Smyrne un aspect vraiment méridional; un de ces cafés, situé près de l’emplacement d’une des sept églises chrétiennes, est fort animé ; on est assis des deux côtés de la rue et tous ceux qui se rendent au tribunal circulent au milieu.
Le véritable site pour qui veut retrouver l’Orient, c’est auprès d’un cimetière turc, le petit pont des Caravanes. Ce pont, d’une seule arche, est jeté sur un torrent à demi desséché et qui a nom Mêlés... Là se succèdent les chameaux, attachés l’un après l’autre par une chaîne; en tête le conducteur monté sur un âne. A Constantinople les chameaux sont presque une rareté; ici les pauvres bêtes se suivent en files de quelques centaines chargées de volumineux ballots, heureuses d’arriver, car elles sentent le port où les attend le repos d’une semaine. Dans quelque temps le chemin de fer à Aïdin sera terminé et alors adieu au pont des Caravanes. N’est-ce pas cependant m’avancer beaucoup trop que d’annoncer cette solution comme prochaine ? Les pians, les ingénieurs et les ouvriers, anglais, rien ne manque , mais comment lutter contre l’impéritie du gouvernement turc, car il y a positivement impéritie (1)? Si l’on s’efforce de peser équitablement le bien et le mal, à Smyrne, hélas, on est contraint devoir que dans l’action du gouvernement c’est le mal qui l’emporte. La ville est protégée par quelques soldats mal tenus et quelques gardes ou zébechs. Ceux-ci, drapés dans le plus fantastique accoutrement et portant à leur ceinture tout un arsenal, ressemblent à de vrais brigands ; on les
(1) Les travaux du chemin de fer de Smyrne à Aïdin ont à peine progressé depuis trois ans, et ii n’est pas encore question d’en livrer le plus petit tronçon au publie. (1861.)
accuse d’être la cause première des troubles; les assassinats et les vols nocturnes, si fréquents dans le bazar, se commettent dans leur voisinage, et on a lieu de croire qu’ils n’y sont pas étrangers. Qu’espérer d’ailleurs de la sûreté générale dans un pays où l’insubordination demeure le plus souvent impunie ? Avant hier le chef de la police rencontre un homme armé (d’après les nouvelles lois personne ne peut porter d’armes sans permission).
— De quel droit êtes-vous armé ?
— De quel droit me le demandez-vous ?
— Je suis chef de la police.
— Et moi employé aux douanes.
- — Vous ne pouvez porter des armes, rendez-les-moi.
— Plutôt ma vie...
Et, là-dessus, le chef tire son pistolet , l’employé dégaine son sabre : la balle va se loger dans la muraille, les assistants entourent les combattants et les séparent. Ainsi se donnent et se reçoivent les ordres. 11 est vrai que Smyrne n’est qu’une ville de province ; mais à Constantinople même la police est loin d’être bien faite, car l’autre jour, sur un des ponts de la Corne-d’Or, un Maltais tua un homme, essuya son couteau aux habits de la victime et s’éloigna tranquillement sans être arrêté.
De l’autre côté du pont des Caravanes on gravit les pentes sablonneuses qui mènent à l’Acropole ; encore une vue splendide, la baie, la ville, les quartiers turcs entourés de cyprès et de potagers verts, puis des plaines fertiles qui s’étendent jusqu’à Bournabat, petit village au pied de la montagne : c’est la résidence consulaire en été, résidence enrichie de figuiers, d’oliviers et de vignes.
La vie est, dit-on, charmante à Smyrne, et presque européenne ; l’été on a la ressource des excursions aux environs, on prend des bains de mer jusqu’au 15 août;
i’hiver les réunions intimes sont nombreuses et la ville possède en outre deux cercles. La rue aristocratique et consulaire renferme de belles maisons : on demeure ordinairement au rez-de-chaussée et l’on vit beaucoup les fenêtres ouvertes ; au reste les dames smyrniotes aiment assez le seuil de leur porte, s’y asseyent, travaillent et causent, sans redouter les regards des passants ; elles ont raison, d’abord pour leur toilette fort élégante, ensuite et surtout pour elles-mêmes.
En résumé, c’est une cité de progrès qui formerait une magnifique ville libre, et le seul élément qui y décroisse d’une manière sensible c’est l’élément turc : s’il était complètement banni, l’on pourrait espérer, entre autres améliorations urgentes, l’éclairage des rues et un travail dans les égouts qui ne condamnât plus certaines parties de la ville à être inondées chaque année pendant plusieurs mois ; il en résulte des miasmes, des fièvres et une grande mortalité qui frappe surtout les juifs dénués de tout. C’est une ville enfin dont le séjour peut être charmant, mais où il faut rester plus longtemps que je n’ai pu le faire pour se former une idée exacte de la société levantine. Quant à l’impression générale, pour celui qui vient de l’Occident, Smyrne peut avoir beaucoup. d’attraits : pour celui qui vient de Constantinople, le souvenir tue la réalité.
En nier, 25 octobre 1858.
Après Smyrne on circule dans un vrai labyrinthe de rocs, d’îles, d’îlots, l’Archipel. Le voyageur s’attend à voir une fraîche verdure, des bocages enchanteurs; la réalité ne m’offrit que des montagnes stériles, des cimes nues, des falaises escarpées, autant de déserts dont la vue serre le cœur et fatigue les yeux. J’en excepte