PREMIÈRE PARTIE
Stanchio, qui présente, au revers de collines fertiles, une petite ville assez ombragée; mais de Chios, où l’on fait les confitures de roses, de Samos, de Pathmos où vécut saint Jean , je n’ai rien à rappeler ici que l’impression étrange produite par la vue des îlots qui s’élèvent les uns derrière les autres et ne se distinguent que par les différents tons de leurs montagnes décharnées.
Un ciel sans nuages, une mer bleu foncé, peu de voiles, une chaleur excessive et de pauvres enfants qui, fatigués du voyage, ne cessent de crier.
26 octobre.
Hier nous nous sommes réveillés à Rhodes. Par la petite fenêtre de ma cabine j’aperçois la célèbre tour carrée, flanquée en haut de quatre tourelles rondes, que domine un donjon à demi écroulé. Elle défendit l’entrée du port contre les Turcs jusqu’en l’année 1522. Après un premier coup d’œil donné à l’aspect général, je n’ai point tardé à me rendre à terre.
Au sortir d’une ville orientale, qui ne serait ému à l’aspect de ces remparts bâtis par des chevaliers chrétiens ? Les murs extérieurs sont coupés par de grosses tours comme celles de Clisson : voici la forteresse , résidence du pacha et jadis celle du grand maître. Puis, à droite, une rue qui monte , resserrée , sombre, aux maisons basses, à moitié détruites, conservant néanmoins leurs sculptures gothiques, coupées de portes ogivales , surmontées de longues corniches finement ciselées et surtout garnies d’écussons, la plupart en marbre blanc. L’œil s’arrête sur les fleurs de lis de France; ici c’est le chapeau du grand maître, plus loin la croix de l’ordre, là trois écussons royaux décorent
une même demeure ; une vraie eue de chevaliers, ou chacun était noble, fixait son blason à sa porte et s’en rendait digne par ses hauts faits. C’est un reflet du moyen âge envisagé sous son plus beau côté, le côté guerrier combattant pour une noble cause, et qui transporte à cette époque mieux que les restes de tous les vieux châteaux. A l’extrémité de la rue subsistent encore deux arcades, débris du porche extérieur de l’église de Saint-Jean où les Turcs avaient établi leur poudrière : elle a sauté il y a quelques mois et l’on ne trouve plus qu’un chaos de pierres et de décombres. Depuis ce désastre, les pessimistes assurent que Rhodes n’offre rien d’intéressant; je m’inscris en faux contre cette opinion exagérée et je suis heureux de constater quelques tentatives dont la source m’est restée inconnue, et qui ont pour but de remettre au grand jour les écussons, après avoir enlevé les moellons qui les cachent en partie.
Il est superflu de s’arrêter longtemps sur le côté turc de la ville. À la mosquée, très-insignifiante du reste, on remarque les montants de porte formés de bas-reliefs antiques finement sculptés. Le gardien m’en a facilité l’accès de la manière la plus affable : il a poussé même la politesse jusqu’à me souhaiter en partant un gracieux bonjour. O11 sent cependant toujours davantage l’éloignement de la capitale : les costumes sont moins civilisés et beaucoup plus pittoresques, mais l’incurie a redoublé et les habitants végètent dans une profonde misère. Le commerce consiste spécialement en fruits : on pourrait tirer de l’île un grand parti ; ici, comme dans presque toutes les autres provinces de l’empire, la mauvaise administration décourage tous les efforts. Les types sont en général fort beaux et le regard ne manque point d’intelligence.
Quand on quitte Rhodes l’œil s’attache pendant deux heures sur la grande tour eù la croix de Terre-Sainte reste encore gravée. On se reporte au temps où les pieux pèlerins, battus par la tempête, apercevaient au loin ces remparts amis où flottait l’étendard chrétien et retrouvaient, sous ce ciel lointain, la religion et le doux parler de leurs foyers. On admire ce petit boulevard de la foi, si bravement posé en face de la côte d’Asie et qui resta si longtemps inébranlable. Hélas! ici comme partout vint le jour de la chute et de la ruine ; l’élément infidèle a triomphé et a prouvé sa stérilité en ne remplaçant par aucune institution nouvelle les grands souvenirs des institutions d’autrefois. Ils ont profité des murs d’enceinte pour y loger quelques canons, des maisons pour en faire leurs demeures, mais comme à Sainte-Sophie l’élément chrétien se révèle encore. Qu’en sera-t-il plus tard ? Les secrets de l’avenir appartiennent à Dieu et je me refuse à croire qu’il y ait ici-bas des ressources destinées à se perdre indéfiniment sans emploi, des pays susceptibles de développement qui ne seraient jamais appelés à jouir du progrès.
Nous reprenons la mer; il nous faut quarante heures pour atteindre Chypre. A Smyrne nous avons reçu de nouveaux passagers, et l’approche de la Terre-Sainte se révèle, caries moines abondent et même les diaconesses protestantes ne font pas défaut. Les pèlerins augmentent aussi et ce n’est pas un des moins intéressants spectacles que celui de toutes ces nationalités diverses accomplissant, l’une près de l’autre, les devoirs de leur religion, invoquant chacune le Dieu unique auquel elles rendent un culte différent.
Depuis Smyrne la chaleur a beaucoup augmenté; la mer est calme, notre vie est un peu monotone et prosaïque ; la tempête, le vent en furie , la vague
menaçante prêtent à la poésie descriptive; mais on préfère une onde tranquille lorsque la traversée dure huit jours et qu’il faut débarquer loin du rivage dans de vraies coquilles de noix. A Chypre, par exemplé, car nous voici à Larnaka, et quelques lignes m’ont suffi pour noter les incidents d’une route de quarante heures, à Chypre, le bateau, à vapeur s’arrête en rade à plus d’un quart d’heure des côtes et on est rudement secoué avant d’atteindre le rivage. On débarque dans un port étroit, entouré de maisons basses, sans caractère et sans souvenirs, dans une île que les gracieuses fictions de la Fable n’ont pas rendue moins illustre que les réalités sévères de l’histoire. Quelques balcons se penchent sur la mer, des palmiers et des lauriers roses en fleur se dressent au-dessus des murs, mais le reste est sale, triste et ennuyeux. Telles sont les exigences du commerce. A huit heures de Larnaka la ville de Famagouste possède encore les ruines du palais des Lusignan, l’ancienne église Saint-Nicolas, des fortifications, que sais-je enfin, mille trésors du temps de la royauté vénitienne, trésors que je n’ai pas vus et que pour cela même je me figure être merveilleux, mais la rade est mauvaise et le commerce s’est blotti à Larnaka, où l’aridité du sol met le dernier trait à la monotonie du tableau. Ni forêts, ni vignes,ce qui ne m’a pas empêché de goûter du vin de la Connnanderie. — Et où cela? me demanderont mes amis. — Dans un couvent latin portant la bannière de Terre-Sainte et dont le supérieur est un homme charmant qui m’a fait on ne peut mieux les honneurs du pays. Grâce à lui je sais que l’île renferme près de deux cent mille âmes. Nicosie, la capitale, située à six heures de Larnaka dans le centre de l’île ou à peu près, est la résidence des Turcs; l’église de Sainte- Sophie, convertie en mosquée, offre un haut intérêt. Les