PREMIÈRE PARTIE
à l’émir si je pouvais le voir et quand il me recevrait. — A l’instant, a-t-il répondu et me voilà parti.
Mon drogman Micaïl et moi nous suivons les détours de la ville ; arrivés à une humble poterne nous traversons l’écurie où est attaché un âne et nous entrons dans la petite cour extérieure ; au centre s’élève la fontaine obligée et, sous un auvent, des Arabes d’Afrique s’entretiennent drapés dans leur large burnous. Les Arabes se divisent en plusieurs branches principales partagées en tribus et celles-ci en familles, mais les deux subdivisions importantes sont celles d’Arabes d’Asie et d’Arabes d’Afrique ou Mograbins. Ces derniers diffèrent d’idiome, d’écriture et de costume et portent le burnous blanc à capuchon que l’on rencontre fort rarement en Syrie (1).
Je suis resté quelques instants dans un salon d’attente où l’émir donne ordinairement ses audiences et qu’occupaient trois hommes comptant de l’argent; la monnaie de papier circule peu en Syrie, aussi tout paiement est-il long à vérifier.
L’aga interrogeait avidement Micaïl sur votre compte. Kara -Mohammed est venu en France, il vous a vue, il vous connaît ; il sait que vous vous intéressiez au sort du captif et, comme les Orientaux ont la mémoire du cœur, il vous proclame hautement la meilleure dame de tout Paris (2). Un appel se fait entendre, nous montons une petite échelle tournante qu’on est convenu de nommer un escalier et au sommet Abd-el-Kader se
(1) Dans cette classification, la population arabe de l’Égypte se rattache à la branche d’Asie. Aux Mograbins se rapportent les Kabyles et les habitants de Tunis, de Tripoli et du Maroc.
(2) C’est te même qu’Ab - del-Kader chargea d’amener à Paris les trois chevaux arabes offerts par lui à l’Empereur.
précipite à ma rencontre, me prend et me reprend les mains, sourit et me pousse dans sa chambre. Il faut être narrateur fidèle et ne rien dissimuler. Eh bien , cette chambre était plus que modeste, et dans un complet désordre. En mon honneur on apporte deux chaises; l’émir prend l’une, me fait asseoir sur Ll’autre et nous causons, malheureusement par interprête.
Je commence... Abd-el-Kader m’interrompt :
« Avant tout, dit-il , je veux savoir comment se porte votre mère. » Puis s’étant informé de mille détails qui vous concernent, il s’écrie que je dois vous aimer beaucoup sans doute, mais qu’il vous aime encore davantage. « Pourquoi ne vous a-t-elle pas accompagné?» J’ai beau prétexter la distance et la fatigue, il ne veut rien admettre.
« C’est une route aisée, j’ensuis témoin » (hélas! pour être toujours véridique je dois ajouter que je suis témoin du contraire) : il veut tout vous montrer, vous mener à Baalbeck, à Tadmor, et ces ruines en valent la peine, et il faut que vous veniez, il faut que je vous le dise, il faut que je vous ramène dans ce beau Damas dont j’ai l’intention de m’éloigner si vite !
Quand je me dispose à le quitter, dans la crainte de le déranger, il me presse de rester et m’assure que les affaires les plus importantes seraient mises de côté sans regret pour le laisser jouir de la satisfaction qu’éprouve son cœur. Ensuite vient un grave entr’acte, l’absorption d’une tasse de thé bouillant, après quoi l’entretien reprend de plus belle. Vous dirai-je ses instances pour m’engager à prolonger mon séjour, ses offres de me servir de cicérone, offres que j’ai naturellement refusées en lui promettant une seconde visite.
L’émir est changé : le repos lui a donné un embonpoint qui lui sied moins bien. C’est un de ces hommes