‹ En OrientChapitre 39 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

auxquels il faut la vie du conquérant animé par ses succès et par ses vicissitudes mêmes, ou bien la mélancolie du captif convaincu qu’il souffre pour une cause sainte. En effet, pour lui la cause qu’il a défendue a toujours été sacrée : il a voulu délivrer son pays d’une domination étrangère. Quelque bien qu’ils y fassent, les Français sont toujours des conquérants en Algérie : plus la civilisation y fait de progrès, plus l’empreinte du pays s’efface. Il est des nationalités, je n’en doute pas, destinées les unes à disparaître entièrement, les autres en se transformant à perdre leur cachet particulier. Abd-el-Kader est le représentant de ce sentiment inné chez tous les peuples, le sentiment patriotique qui lutte contre toute altération de leur nature primitive.

Loin d’être un barbare , l’émir est instruit et a su profiter des loisirs de sa captivité pour étudier davantage ; ses idées sont très-larges sur plusieurs points, et je suis convaincu qu’il comprend ses nationaux mieux que ne le fait le gouvernement de Constantinople. Qu’en coûtet-il de rêver et de former des souhaits ? Je voudrais le voir monarque du Liban : lui seul parviendrait à concilier toutes les haines de tribu à tribu. Les Arabes chrétiens eux-mêmes reconnaissent ses talents, sa droiture ; les Druses le craignent, et son influence est grande parmi ses coreligionnaires. Il se rend trois fois par jour à la mosquée et sa simplicité pourrait sembler poussée jusqu’à l’affectation : aussi les plus redoutables cheiks des environs sont venus lui offrir leurs filles en mariage et parmi le peuple circule à son sujet l’opinion, que si Mahomet n’avait assuré qu’aucun autre prophète ne le suivrait, on aurait pu prendre Abd-el-Kader pour un messager divin.

J’ai interrompu ma lettre et je la reprends plus tôt que je ne le pensais ; voici pourquoi. Je me reposais

d’une promenade, dans la ville, et ces explorations sont de vrais voyages, quand on m’annonce un envoyé de l’émir. Entre un jeune homme de petite taille , avec de jolis yeux, un nez droit, un teint jaune, revêtu d’une robe bleue et d’un turban blanc , suivi d’un esclave nègre : c’était le fils aîné d’Àbd-el-Kader. Nous causons pendant une demi-heure ; il me rappelle le temps de son séjour en France où sa jeunesse l’empêcha de jouir de mon amitié et, voulant me retenir à Damas , comme je prétexte la nécessité de retourner au foyer de famille: «Mais ici, me dit-il, notre maison n’est-elle pas la vôtre? » Là-dessus on apporte le café (dont je ne fais jamais une occupation assez grave, car je voulais questionner mon hôte pendant qu’il buvait son moka, ce à quoi mon drogman s’est opposé avec indignation). Nous nous sommes tendrement séparés.

Maintenant j’avoue que ma royauté du Liban était une utopie, car l’héritier du trône ne me semble pas à la hauteur de son rôle ; on sent qu’il a vécu en captivité d’abord, dans le harem ensuite ; la brise des montagnes, le soleil du désert n’ont jamais caressé son front. N a la démarche traînante des jeunes Turcs; il a aussi leur teint pâle, pur, mais je dirais presque de cire, résultat, selon moi, de leur vie sédentaire et renfermée. Les traits sont encore juvéniles pour un Orientai de dixsept ans ; il est cependant l’heureux maître d’une lîlle de cheik et de deux belles esclaves blanches (1).

Maître, en Syrie, est un terme beaucoup plus juste que celui de mari; la civilisation gagne du terrain sans

(1) Le second fils de l’émir est aujourd’hui également marié. Comme j’en exprimais mon étonnement à Kara-Mohammed : — Nous marions nos enfants jeunes, me répondit-il, afin de voir leurs petitsenfants,

Page 1