PREMIÈRE PARTIE
doute, mais plus on s’éloigne de la capitale, plus elle est encore en retard. Quand le mari entre, l’épouse baise le pan de sa robe, et quelle que soit sa faiblesse ou son état de santé elle se tient debout jusqu’à ce que la permission de s’asseoir lui ait été octroyée ; elle le sert à table et ne mange qu’après lui. Si la femme meurt, le Turc trouve au-dessous de sa dignité de la pleurer. Il y a deux ans environ que l’épouse favorite d’un pacha étant morte, un consul européen, que je pourrais nommer, lui apporta ses condoléances et fut fort mal reçu.
» — Venez-vous m’insulter? lui demanda le pacha.
» — Vous insulter! le ciel m’en garde! qui peut vous inspirer cette pensée ?
» — Mais enfin, que signifient ces compliments dérisoires ? Me croyez-vous assez méprisable pour m’affliger de la perte d’une femme ? »
Telle est la conséquence de la polygamie. Une femme meurt, mais les autres reçoivent bientôt une nouvelle compagne. Il n’y a aucune limite à l’extension du liarem et l’un des plus grands seigneurs de l’empire acheta, en même temps, deux petites Géorgiennes, leur fit donner ensemble la même éducation et les épousa le même jour. Elles ont continué à vivre dans la plus étroite amitié et ont échangé avec joie le doux titre de sœur que les différentes femmes doivent se donner mutuellement.
Il est cependant juste de remarquer que la tendance civilisatrice s’accroît au point d’avoir engagé plus d’un grand dignitaire à se contenter d’une seule épouse. Dans ce cas il veut trouver en elle un esprit cultivé et tâche de la mettre en rapport avec des Européennes. La sujétion n’en est alors que plus pénible pour ces pauvres créatures, comprenant qu’il est dans ce monde pour la femme d’autres destinées que celles qu’on lui impose. A Constantinople on lui fait même donner des leçons
, de piano et de chant, et, le croiriez-vous, plusieurs hauts personnages font élever leurs filles dans nos pays chrétiens.
Tant que l’épouse musulmane est choisie parmi les esclaves amenées à grands frais pour embellir un sérail, je conçois que cette vie de poupée animée puisse lui convenir; mais est-il rien de plus cruel que d’astreindre à l’anéantissement du harem celles qui ont entrevu la liberté du cœur et de l’intelligence? A Constantinople elles ont du moins la faculté de se promener, de voir des visages étrangers, de parcourir les quartiers francs, de se voiler légèrement les traits ; ces licences nous paraissent insignifiantes, mais sont grandes auprès des sévérités consacrées par l’usage dans les autres villes de l’empire.
Représentez-vous une jeune fille turque (et je cite un fait ) élevée à Paris : elle s’est promenée comme vous sur les boulevards ou au bois, elle est allée même au théâtre. Son éducation finie, elle retourne à Stamboul. Dès l’approche du Bosphore, elle reprend ses voiles et son silence : elle sait que l’étranger auquel sur le bateau à vapeur elle a parlé sans crainte në pourra désormais lui adresser un mot, ou ne le fera qu’au risque de sa vie. Elle arrive. On la marie à un homme qu’elle n’a jamais connu, jamais vu peut-être, à un Turc sensuel, abruti par l’opium et le haschich : elle ne voit, ne connaît que lui, ne sait que faire de ces talents, de ces pensées qu’ailleurs on a développés. Le mari est nommé gouverneur dans une province éloignée, il l’emmène. Elle fait le voyage cachée sous de triples voiles, à cheval sur une selle d’homme ou dans une cage sur le dos d’un chameau ; des jours et des jours s’écoulent sans incidents, sans diversion à la longue monotonie du chemin ( pour Bagdad seul il faut quarante jours de cara-