PREMIÈRE PARTIE
La première cité serbe qu’on aperçoive est la capitale de cette province, que la suzeraineté ottomane marque d’une empreinte spéciale. C’est le poste avancé de la Turquie au sein de l’Europe chrétienne, c’est une arme autrefois redoutable, mais qui n’a plus la force d’y pénétrer. L’islamisme conserve là tous les droits qu’il a perdus en Hongrie, et en franchissant le faible ruisseau qui sépare les deux plaines, le voyageur peut se dire : ici s’arrête le progrès.
Belgrade est construite en partie sur une colline où le clocher contraste avec le minaret, entourée de remparts et de canons gardés par des soldats turcs d’une saleté repoussante. De l’autre côté de la colline se déploie un entassement confus de maisonnettes à un étage, couvertes en tuiles rouges, noyées dans les arbres et d’où s’élèvent une dizaine de minarets. Ces premiers témoignages de l’islam m’ont, je l’avoue, fait une vive impression. Notre course, en descendant le fleuve, était accélérée au point de rendre les preuves matérielles nécessaires pour faire apprécier la distance parcourue. Depuis quatre jours à peine nous avons quitté Vienne et je sens déjà que l’Orient s’approche... l’Orient, mais Belgrade n’est qu’un mirage : une fois qu’on l’a dépassée, le Danube reprend son cours monotone, ses rives unies, et si parfois un petit village se groupe sur la çôte serbe, on y voit briller, non le croissant, mais la croix.
La navigation continue assez uniforme pendant quelque temps. Rien au dehors ne mérite d’arrêter l’attention; je la reporte donc sur notre bateau et sur mes compagnons de route. Cent personnes occupent les premières places, et dans ce nombre chaque partie du monde civilisé semble avoir fourni son contingent. Aussi l’aniination est-elle grande sur VAlbrecht , et pendant le dîner toutes les causeries particulières de la journée s’unissent dans un indescriptible bourdonnement de voix où se mêlent le russe, le français, l’allemand, le grec, le turc, l’italien, le slave, le hongrois , le valaque, le moldave, le bulgare. Ajouter que beaucoup des assistants connaissent presque toutes ces langues, c’est constater bétonnante facilité intellectuelle des races slaves, et c’est ressentir aussi une certaine confusion du peu de zèle que nous mettons, nous autres Occidentaux, à étudier les idiomes étrangers.
Il y aurait de ma part de Pingratitude à ne pas rappeler ici les bons procédés et l’extrême bienveillance d’une famille russe regagnant ses terres près d’Odessa après plusieurs mois de séjour en France. La majorité des passagers consiste cnValaques et en Moldaves, que l’époque des élections rappelle dans leurs foyers : parmi tant de nationalités diverses ils ne «sont pas la moins curieuse à étudier. Leur bonne tenue, je . dirais presque leur vernis d’élégance les rapprochent de notre.