‹ En OrientChapitre 41 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

yane). Enfin la voilà dans sa nouvelle résidence; la sujétion est plus forte que jamais et le décorum doit être plus strictement gardé. Que devient-elle? Ou elle se plie à cette existence, et ce doit être un cas bien rare, ou elle s’étiole, meurt et n’est pas pleurée; ou bien encore elle tâche de nouer une intrigue quelconque et en brave les conséquences terribles. Ne valait -il pas cent fois mieux la laisser ignorante ? Elle eût alors joui peut-être des visites de ses compagnes, épouses des amis de son seigneur, car ces dames se voient entre elles et sont fort élégantes pour cette occasion; les diamants sont de rigueur même en plein jour; elles causent peu, fument beaucoup et mangent quelques sucreries, les plaisirs ne varient pas. Elle se serait associée à leurs petites réunions où, bruyantes comme de grands enfants, elles se battent, courent l’une après l’autre et tourmentent de soi-disant folles qu’on paie exprès pour la séance. On mange avec les doigts, qu’on essuie dans une serviette contenant un petit morceau de savon trempé. Celles qui ne connaissent rien de mieux, qui peut-être d’esclaves sont devenues femmes légitimes, trouvent cette vie charmante et la preuve en est que le veuvage arrivé, elles sont fort pressées de contracter de nouveaux liens, quoiqu’elles aient droit , si elles ne se remarient pas, à une part de la fortune de l’époux (1). La dame turque en province ne se rend pas àlamosquée, mais assiste, à travers les grilles du harem, aux instructions d’un derviche. Lorsqu’elles sont malades le médecin leur tâte le pouls, si le cas est urgent elles montrent la langue, mais gardent toujours la figure

(1) Les veuves réunies ou la veuve, s’il n’y en a qu’une, héritent d’un quart de la fortune s’il n’y a pas d’enfants ou de petits-enfants, d’un huitième s’il y en a,

couverte; on a beaucoup de peine du reste à les amener à un tel excès de familiarité.

En résumé, aucun autre homme que le mari ne doit les voir, car d’un mot l’union peut être rompue et s’être montrée sans voile entraîne presque forcément l’expression de ce mot. J’excepte le gendre, tant que la fille vit et les fils qui, parvenus à l’âge d’homme, continuent à voir leur mère, mais rarement les autres femmes de leur père.

Malgré cette sévérité et ces précautions il se noue en Orient des intrigues comme ailleurs, plus rares peut-être, mais aussi plus dramatiques dans leurs conséquences.

Les mariages ne se contractent pas non plus sans toute information préalable : le jeune homme envoie des matrones espionner sa future aux bains ; la jeune fille regarde le jeune homme à travers sa jalousie. Je n’invente rien, tous ces détails proviennent d’une source sûre.

Ne semble-t-il pas extraordinaire d’ajouter qu’à Damas même demeure une Européenne mariée à un musulman ? Edmond About l’a trop spirituellement dépeinte et par conséquent peu flattée dans sa Grèce contemporaine , pour qu’elle espère désormais pouvoir s’ensevelir dans l’oubli. Après les mille incidents de sa vie orageuse, unie d’abord à un capitaine anglais, ensuite à un Grec dont le costume palicare l’avait séduite, cette dame a voulu renouveler les excentricités de sa compatriote Lady Stanliope, et, pour être plus sûre de son fait, elle a épousé un disciple de l’islam. Elle est allée choisir assez loin son seigneur et maître et a lié sa destinée au frère du cheik de Tadmor, chef de tribu bédouine, assez insignifiant de visage, mais fort pauvre et très-sale. L’union est établie sur une base étrange; madame possède l’argent et c’est par l’argent qu’elle

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