‹ En OrientChapitre 42 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

attire son époux; elle a commencé par l’équiper à neuf, et le Bédouin s’est fièrement promené dans les rues de Damas avec de somptueux vêtements turcs et un sabre fine lame. De temps à autre il vient habiter avec elle sa petite villa damasquine, puis, quand il a obtenu l’argent dont il a besoin, il sent la nécessité de respirer l’air pur de son désert et retourne vers les siens.

Madame s’est organisé une résidence tout européenne, et j’avoue que ma surprise fut grande de voir dans cette maison turque, cachée au milieu d’un jardin dans l’un des faubourgs les plus reculés de la ville, mille souvenirs de l’Angleterre, des portraits, des tentures armoriées, les délicatesses du luxe et jusqu’aux bagatelles de Giroux. Il y a là, dans ce grand salon voûté, des reflets des différentes et successives patries de la comtesse (comme on l’appelle ici); mais ce qui contrastait encore davantage avec le reste le jour où je le visitai, c’était tout un attirail de campement jeté pêlemêle au milieu de la chambre : sur les meubles de Boule des havre-sacs, des gourdes, une selle turque, des fruits secs, un vrai désordre arabe. C’est que si l’époux prolonge son absence, madame va lui rendre visite, monte sur un dromadaire et entreprend courageusement la longue et fatigante route de Damas à Tadmor. Une fois là elle adopte résolùment les habitudes de la vie nomade et passe plusieurs mois sous la tente, voyant l’autre femme de son mari et lui apportant même des présents. L’Arabe n’a pu l’épouser que devant la loi, l'iman n’ayant pas voulu bénir son union; madame *** peut néanmoins se vanter, après tant de changements de destinées, d’être devenue en quelque sorte la reine de Palmyre. En général elle ne reçoit pas les Anglais, mais elle accueille fort obligeamment les autres étrangers ; on leur

montre une basse-cour où elle essaie d’acclimater des animaux d’Europe, et où se prélassent les deux superbes dromadaires qui lui servent de monture. Elle est à l’âge où l’on commence à redescendre, l’échelle de la vie, mais sa tournure est encore juvénile; elle conserve des traits fins animés par de beaux yeux.

je suis retourné prendre congé de l’émir qui in’a fait voir son plus jeune fils, né à Amboise, et fort timide devant son père. Ensuite, pour me témoigner tout le plaisir que lui causait ma visite, il m’a mené au palais qu’il fait construire et me l’a montré dans le plus grand détail, afin que je puisse vous décrire notre résidence de Damas. La décoration est riche, les plafonds sont ornés de dorures entourant un petit miroir ovale ; les couleurs vives dont les chambres sont peintes leur donnent beaucoup de gaieté. C’est là que je dois habiter à mon retour. La cour est vaste ; le premier étage est presque tout en fenêtres; le grand salon donne, par une exception charmante, sur le cours même du Barada. Abd-el-Kader a tenu avec insistance à me faire jouir de la vue et me l’a montrée aux deux étages : j’apprécie d’autant plus cette recherche que c’est ce qui manque le plus souvent aux palais de Damas.

En prenant le thé nous causons de son dernier ouvrage, sur lequel il désire connaître l’opinion des Français. Malgré les prodiges d’interprétation mograbine accomplis par mon drogman qui, peu satisfait de mon laconisme, embellit de son mieux mes éloges , nous avons été trop expéditifs ; car, à la sortie du salon, nous trouvons les esclaves qui savourent à leur tour une copieuse provision du brûlant liquide. Je suis chargé pour vous de salutations de la part de tout le harem et je dois vous porter une lettre, qui vous en dira plus dans sa brièveté que tout ce long et confus récit.

9 novembre 1858.

Damas, ce n’est plus la civilisation musulmane transplantée sur le trône des Constantins, et dissimulant un fragment de la terre d’Europe ; ce n*’est pas non plus le port où les nécessités du commerce amènent un frottement, inévitable, un constant échange d’idées ; c’est la ville Nrestéed;urque malgré les conquêtes du progrès, et qui, pour retarder le plus longtemps possible l’envahissement des idées nouvelles, n’a pas frayé de routes dans le désert qui l’entoure, confie au dos du chameau les produits de son industrie, jouit de son oasis et regarde le moins possible au delà.

Il en résulte que le temps semble y marcher moins vite qu’ailleurs, que le Turc du vieux parti peut encore y respirer à son aise, ne pas quitter son vénérable turban qu’aucun tarboush ne songe à détrôner, et tandis qu’au dehors sa maison n’offre qu’un mur sans fenêtres et garni d’une poterne si basse qu’il faut se courber pour y passer, il peut, dans sa cour intérieure, loin des regards profanes, s’étendre sur les divans, les pieds sur les mosaïques de marbre, voir couler l’eau dans la fontaine octogone, écouter ce doux murmure, que rien ne vient troubler, suivre la spirale de fumée odoriférante qui s’échappe de son narghilé persan et maudire sans contrainte les chrétiens et leurs innovations.

Tout porte à Damas ce cachet de mystère et d’origi-

nalité. Des passages sombres coupent ces rues sans fenêtres ; des portes qu’on ferme le soir séparent les quartiers, et des minarets, différents de ceux auxquels je m’habituais si bien que je ne les regardais plus, forment à tous moments le point central de la perspective. Ce sont des tours carrées, hexagones ou octogones, enrichies de dessins variés rouges et noirs ; au-dessus du balcon s’avance un petit toit qui surplombe et défend le muezzin contre les ardeurs du soleil ; le sommet du minaret, rétréci par degrés, se termine par une boule un peu allongée, ressemblant presque à une pomme de pin colossale.

Ces minarets constituent une des physionomies particulières de la ville ; les bazars en sont une autre, car Damas, cité riche et commerçante, ne se contente pas d’un seul établissement de ce genre et sans cesse la promenade oblige à en parcourir un : ici les bazars n’ouvrent pas sur les rues, ce sont les rues qui traversent les bazars et sont alors couvertes ou voûtées. Nulle part on ne peut étudier comme ici toutes les branches de l’industrie musulmane : l’industrie d’un pays, étant l’expression des mœurs et des habitudes de la population, laisse pénétrer dans les détails les plus caractéristiques de la vie.

Chaque bazar a sa spécialité : bazar de sellerie, où le cuir et le velours sont brodés en or et en argent ; bazar des cordonniers, où l’on achète les babouches, dont la différence de couleur fait distinguer les diverses religions orientales; bazar de drogues, où se vendent, sans scrupule, les poisons les plus dangereux; bazar de pipes, où se rencontrent toutes les variétés du narghilé, en verre, en terre, en cuivre, en argent, et des chibouques à tous les degrés de splendeur, depuis le simple bâton creusé jusqu’aux jasmins enrichis de pier-

Page 1