PREMIÈRE PARTIE
reries et de bouquins d’ambre d’un prix considérable ; bazar de bijouterie, et ce n’est pas le moins curieux. On croit entrer dans une forge; il y fait sombre, vapo reux, et l’on n’entend que le bruit des marteaux frappant sur les enclumes. Chaque bijoutier est accroupi devant sa petite forge, sans vitrine ou étalage quelconque. Quand vous demandez à voir quelques objets, l’orfévre, après une certaine hésitation, répond en ouvrant une caisse en bois placée devant lui ; il en tire un collier, un anneau ou une pierre gravée, n’insiste en aucune façon, se contente parfois de montrer l’objet de loin, et le replace au plus vite dans son coffre, qu’il referme à double tour. J’ai grand’peine à m’habituer à ces manières, qui nécessitent des pourparlers et d’interminables négociations avant de pouvoir conclure le plus insignifiant marché. Ces ornements sont curieux de forme et souvent d’un bon travail; on paye le bijou au poids, et la façon ne le renchérit guère.
Il y a beaucoup de turquoises venues de Perse ; mais les belles sont rares et on les entremêle de fausses. Les bazars de tabac sont très-remplis, grâce aux nombreuses * variétés du précieux narcotique, depuis le djébel de Latakié jusqu’au Sour et au toinbaki. La parfumerie, quoiqu’elle n’occupe pas un bazar entier, s’annonce de loin par l’arome pénétrant qui s’en échappe. Les essences et les pommades sont rangées dans de petites fioles que l’on cachette devant l’acheteur; la consommation en est grande, car les Turcs des deux sexes font un usage fréquent de tout genre de cosmétiques : les hommes poussent jusqu’à un point exagéré la recherche d’un teint reposé, d’une barbe longue et soyeuse.
Les bazars de menuiserie ont leur genre de mérite : on incruste dans les berceaux, les armoires et les tabou-
rets des plaques de nacre qui produisent un effet charmant ; on emploie également la nacre pour orner les semelles de bois élevées sur deux tasseaux, qui servent' aux dames turques dans leur intérieur et en général à tout le monde dans le bain. D’un autre côté, ce qui me paraît affreux, ce sont les boucheries : la bête est attachée devant l’étal, et, quand la nécessité s’en fait sentir, on l’égorge tranquillement sous vos yeux ; le sang coule à vos pieds et l’encombrement vous force* souvent à enjamber l’animal, qui se tord dans les convulsions de l’agonie. 11 y a peu de temps encore, on procédait de même pour les condamnés à mort. On entrait chez le premier boucher venu, son couteau servait à l’exécution, et le corps restait abandonné pendant quelques heures sur la voie publique.
Les bazars les plus importants sont ceux des soieries ; depuis plus de mille ans, Damas est célèbre pour la fabrication des étoffes (1). C’est ici qu’on trouve ces magnifiques ceintures où l’or, étalé en larges bandes, attire tout l’éclat de la lumière, ces manteaux où les dessins d’argent et d’or sont jetés avec tout le caprice arabe sur un fond noir, vert tendre ou bleu de ciel; ces riches tapis, ces écharpes brillantes et surtout cette
(1) Le géographe arabe Edrisi écrivait en 1154 : On y fabrique beaucoup d’étoffes de soie et de bourre de soie, et notamment des brocarts d’un prix très-élevé et d’une perfection de travail inimitable ; il s’en fait une exportation considérable dans les contrées voisines et dans les pays lointains. Ces étoffes égalent ce qui se fait de plus beau dans l’empire grec, et approchent des productions les plus rares des fabriques d’Ispahan et de Visapour, soit en fait de tissus de couleurs uniques, soit en fait de tissus dans le genre de celles de Tendis, et en général en tout genre de fabrication, il est impossible de rien voir de plus parfait que ce qui sort des mains des ouvriers de Damas.
(Edrisi. — Ve section. Traduction de M. À. Jaubert.)
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