PREMIÈRE PARTIE
dans la salle commune de l’hôtel un homme de moyenne taille, en longue robe et en turban blanc, qui vous salue en souriant et s’assied au bout de la table. Il reste quelque temps silencieux, puis il tire lentement de son caftan un poignard, un moment après un paquet de bagues ou une pierre gravée ; un peu plus tard un plat en cuivre repoussé. Vous regardez, vous examinez, vous critiquez, vous vous récriez sur le prix ; il replace le tout fort tranquillement dans sa cachette et vous quitte en souriant encore. Je suis allé chez lui hier. Il habite une petite maison non loin de l’hôtel, et j’ai constaté avec plaisir que son loquet même est d’un beau travail ancien. L’entrée est basse; elle donne sur une petite ' cour : il ouvre gravement la porte du pavillon, richement tendu de somptueux tapis, me prie de m’asseoir et les affaires vont commencer.
Autour de la salle, sur de simples planches en bois, ' sont entassés des objets rares et précieux; je désire les voir de près... patience, il me les montrera un à un. Mais attendez d’abord que le café vous ait été servi par le petit nègre, et pendant qu’on boit le café l’on n’a pas l’esprit apte à songer à autre chose : je bois et je tends la main... Allons donc ! votre chibouque n’est pas même allumé! Enfin je crois tous les préambules terminés, et voilà qu’il m’apporte deux coussins en insistant pour que j’y appuie le dos : maintenant on peut causer et songer à vendre. Abl-el-Kader, car il porte le même nom que l’émir, se décide à me présenter un objet, puis un autre et successivement tous, mais jamais plusieurs à la fois. Aussi, que de temps réclame cet examen! Il n’y a plus rien? — Oh ! peu de chose. — Mais encore, voyons.
Le marchand se lève presque à regret, sort du pavillon, etrevient quelques minutes après avec une mer-
veille supérieure à tout ce qu’il m’a montré. Elle ne fait qu’exciter davantage ma curiosité; j’exige mieux encore, il repart; c’est un trésor qu’il apporte (pour les amateurs d'antiquailles bien entendu), et ainsi quinze ou vingt courses de suite n’ayant jamais chacune qu’un seul objet pour résultat. C’est en vain que je demande à voir le dépôt où sont conservées toutes ces marchandises. — « L’endroit est trop laid, me répond-il, je vous montre tout, pourquoi vous déranger ? » Et l’on remplace le? pipes vides par des ehibouques fraîchement garnis. Je fais un choix, mon drogman débat les prix, et en voilà au moins pour une grande heure : le drogman hausse peu à peu son offre, le marchand diminue ses prétentions; mais que de cris, de désespoirs, de colères simulées avant de finir par s’entendre! C’est toute une comédie dont la pantomime expressive aide à faire comprendre les paroles. Enfin l’affaire est conclue; on se lève pour partir, il me saisit la main et m’entraîne... où ? Au fameux dépôt dont il m’a si longtemps refusé l’entrée. Ici, je l’avoue, l’entassement, le désordre sont prodigieux , mais jamais on n’eût pu dire avec plus de justesse :
Souvent un beau désordre est un effet de l'art.
J’ai passé une heure à secouer la poussière, à fouiller dans tous les coins. C’est bien fini, n’est-ce pas ? 'Il ouvre une petite porte et voici upe vaste cour orientale avec jardin et fontaines, un palais dont les salons sont couverts de sculptures et d’ornements, et tout encore rempli de marchandises. Il est vrai qu’on a réservé les plus belles choses pour ce sanctuaire : les porcelaines de Chine et les plus fins tapis embellissent la résidence du Père des antiquités. Il devient alors tout souriant, décroche ses lanternes ciselées, se roule dans ses man-
teaux de fourrure, rit, plaisante, et ne me laisse partir qu’ après de cordiales poignées de main. Je rentre trèsfatigué, très-ébloui, et le soir je m’écrie en me mettant à table : — J’ai vu toutes les antiquités de Damas. — Cependant déjà le Père est à la porte avec une nouvelle trouvaille.
Il y a des voyageurs qui n’ont pas eu cette patience ; ils ont voulu tout brusquer, déploiement des objets et discussion des prix : dès le premier essai Abd-el-Kader a refermé ses boîtes, ne les a pas conduits plus loin, n’a pas diminué ses exigences et les a laissé repartir. Voilà ce que j’appelle faire son métier con amore.
Il n’y a pas lieu de s’étonner qu’un simple marchand ait une demeure aussi élégante : c’est le beau côté de Damas, les résidences somptueuses s’y trouvent à chaque -pas. On pénètre assez difficilement dans les maisons turques, mais les juifs ouvrent volontiers leur porte : ils s’attendent, même les plus riches, à recevoir, en échange de leur hospitalité d’un quart d’heure, un baglichich quelconque ; seulement, si vous offrez ce baghchich le samedi, ils vous prient de le leur apporter le lendemain. J’ai visité huit ou dix de ces habitations ; elles se ressemblent toutes par la disposition intérieure et par leur simplicité du côté de la rue. Le système turc de cacher soigneusement ses trésors au lieu de les étaler, comme en Europe, aux yeux du premier venu, suppose beaucoup d’égoïsme chez les uns et une forte dose de vanité chez les autres. Je préfère en somme la méthode adoptée par les Arabes chrétiens ; elle participe des deux systèmes. Leurs maisons, comme les autres, sont plus qu’insignifiantes au dehors et très-séduisantes au dedans, mais ils les ouvrent à l’intimité.
Toute maison damasquine décente a son entrée soit par une étable, soit par une cour secondaire d’où l’on
pénètre dans la cour principale. C’est à cette cour que tout se rattache ; elle n’est pas seulement le centre matériel de la résidence, mais je dirai presque le centre moral de la vie de famille. Les murs, qui s’élèvent rarement jusqu’à deux étages, sont peints en raies brillantes; le premier étage est garni de nombreuses fenêtres et orné de balcons, il sert à l’habitation. Le rez-de-chaussée renferme les salons et les divans. On appelle ainsi des salles, ouvertes sur la cour par un côté pourvu d’une vaste arcade mauresque, surélevées d’une marche audessus du niveau général et entourées d’un divan circulaire qui leur donne son nom. Les salons sont vastes et enrichis d’une prodigieuse variété d’ornements sculptés et dorés. Des marbres de couleurs diverses, importés d’Italie mais travaillés en Syrie, couvrent non-seulement les parois inférieures des salons, mais encore le sol de la cour tout entière, ne laissant que l’espace strictement nécessaire pour le tronc des arbres à fleurs qui s’y épanouissent : l’eau, si abondante à Damas, joint son charme à toutes ces recherches et murmure jusque dans les chambres et au milieu des divans.
Cependant, j’ai le regret de le dire, les anciennes habitations sont d’un goût plus délicat que les modernes ; on y trouve des colonnes plus finement sculptées et le grand salon prend toute la hauteur de la maison, formé de deux nefs se coupant à angle droit et éclairées par le haut. Les demeures modernes sont plus somptueuses, mais l’ornementation est d’un goût douteux, et l’on couvre les parois de peintures qui m’ont rappelé celles du sultan à Constantinople et des auberges en France. Ce sont des paysages impossibles, des vaisseaux à toutes voiles, imitations européennes fort maladroitement juxtaposées près des sévères mais élégantes arabesques musulmanes.
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La chambre où j’écris est encore restée pure de ces innovations ; le fond de la pièce est élevé sur une estrade dallée en marbre, les murs sont alternativement sculptés en bois et en pierre ; le plafond , de poutres entre-croisées, est couvert de peintures, fleurs et arabesques. D’un côté, mes fenêtres, formant l’ogive mauresque, donnent sur la salle du divan ; de l’autrç côté, sur la cour, elles sont abritées par des touffes de jasmin et par de beaux myrtes en arbre.
Ah ! le merveilleux séjour ! Comment ne passerais-je pas ici de douces heures, puisque, selon Mahomet luimême, les anges du paradis étendent toujours leurs ailes au-dessus de Damas.
Damas est la plus ancienne de toutes les villes connues ; on croit y retrouver une des cités dont la Genèse fait mention dans ses premières pages ; la légende arabe, que les Grecs schismatiques ne repoussent qu’à demi, y place les souvenirs de la création, et si le mont Casiun est indiqué comme le lieu où se dressait l’autel d’Abel, où Caïn commit son fratricide, la terre rougeâtre de la vallée de Gutha aurait été choisie par Jéhovah pour en former le corps du premier homme. C’est ainsi que, séduits par le charme inexprimable de ce site enchanteur, les hommes ont voulu y rattacher la pensée du lieu même où le péché n’existait pas encore: le fleuve aux quatre bras qui féconde l’Eden, c’est le Barada ; l’Éden, c’est la vallée tout entière dont Adam et Ève, du haut de l’aride mont Casiun, regardaient en pleurant les ombrages perdus ; et lorsque le déluge eut effacé les bornes visibles du paradis terrestre, il demeurait encore assez de traces de la beauté primitive pour laisser entrevoir les splendeurs disparues.
On conçoit qu’un séjour pareil ait plus d’une fois tenté les conquérants. L’histoire de Damas est, en effet, celle de dominations successives, depuis l’époque des rois de Syrie , des Romains et de l’empire d’Orient, jusqu’au siège mémorable qui la donna aux Arabes, au califat' des Omniades, à la terrible invasion mongole et à la conquête des Turcs. Quoique la longue domination musulmane ait produit une assimilation complète, quel-