PREMIÈRE PARTIE
ques rares épaves subsistent encore pour nous parler du passé. Dans le grand bazar s’élèvent de belles colonnes corinthiennes dont le faîte se perd au-dessus de la toiture ; si l’on monte par la maison d’un pauvre turc jusque sur la terrasse même, on voit que ces colonnes soutiennent la moitié d’un arc de triomphe grec, orné de sculptures du même style que celles de Baalbeck. Cet élégant portique d’un temple consacré jadis au paganisme présente un contraste étrange avec les voûtes, les coupoles et les minarets qui rappellent le triomphe de l’islam.
Les restes de la primitive église chrétienne sont peu nombreux. Il faut ranger en première ligne l’église Saint- Ananie, chapelle souterraine sans fenêtres et taillée dans le roc. On avait laissé dans son premier état, rocailleux et raboteux, cet intéressant .souvenir des temps de la persécution ; mais les moines qui y disent la messe ont voulu moderniser la chapelle. Après avoirsoigneusement nivelé les parois, il les ont blanchies et n’ont laissé que la voûte dans le style primitif, peutêtre pour mieux faire apprécier leur travail.
On montre dans les murs de la ville, dont plusieurs portions sont d’une incontestable antiquité, les restes d’une tour par laquelle on assure que fut descendu saint Paul, lorsqu’il dut fuir les persécutions des juifs de Damas, et un peu plus loin l’endroit où l’apôtre eut sa vision. Celte dernière place surtout est indubitablement apocryphe (1). Ce qui est beaucoup plus probable, c’est que la grande rue de Damas occupe l’emplacement de la Via Recta où demeurait l’apôtre.
Les murs d’enceinte sont intéressants à examiner ;
(1) Du temps des croisades, on montrait un lieu tout différent, éloigné de la ville de quelques heures.
ils sont parsemés d’inscriptions qui remontent aux premiers temps de l’islamisme. Un quartier de la ville date de ces âges-là : le terrain s’est amoncelé, et de nombreuses inscriptions s’effacent sans être déchiffrées. Il y a là le turbé d’un des premiers califes ; la porte est à stalactites comme celles de l’Alhambra; c’est une chapelle obscure où l’araignée file sa toile sur les barreaux de fer, et où la poussière recouvre peu à peu les armes et le bouclier du défunt (1).
Si, de ce quartier, triste, sombre et abandonné, on passe dans la partie juive de la ville et que ce soit précisément un samedi, le contraste est grand. Sur toutes les portes se pressent les femmes, jeunes et vieilles, dans leurs parures les plus gaies, et les juives d’Orient rivalisent d’éclat. Le trait caractéristique de leur toilette est une calotte de dentelle noire, ornée de gros bijoux, placée sur leur longue chevelure ; leurs jaquettes brodées d’or sont découpées en pointe, et sur la poitrine, très-découverte, tombe un grand collier garni d’un médaillon. Malheureusement , elles se défigurent à force de se couvrir le visage de fard et les doigts de henné ; elles se cachent les joues sous de vraies plaques de rouge, et se peignent des sourcils fantastiques; par ces transformations le type primitif et particulier se perd dans un caractère général d’une exagération révoltante. Leurs robes scandaliseraient peut-être des Européennes habituées à des soutiens inconnus en Syrie, et non à ce prodigieux laisser-aller et déploiement de formes.
En Orient, le règne des jeunes filles est court, qu’elles
(1) Dans cette ville sainte reposent également quelques-unes des femmes du prophète, ses compagnons, Kaled etObéidah, et parmi les califes, deux des plus célèbres, Nourreddin et Saladin.