PREMIÈRE PARTIE
soient juives, musulmanes ou chrétiennes; elles se marient de dix à quinze ans. On rencontre de vrais enfants courbées sous le poids d’autres enfants qu’elles portent dans les bras et qui leur appartiennent. Ces unions précoces amènent une vieillesse prématurée. La femme a peu de joies, se marie jeune, a beaucoup d’enfants et vieillit vite : l’homme, quand une épouse commence à se flétrir, est libre d’en choisir une autre; en vieillissant il s’embellit; son teint, un peu céreux dans la jeunesse, prend un aspect plus mâle ; sa barbe descend molle et soyeuse, et il la caresse avec satisfaction; il vit plusieurs vies, et la femme peut à peine compter une demiexistence.
Damas offre encore un cachet intéressant, c’est la multiplicité des croyances qui y vivent côte à côte et fort ennemies l’une de l’autre. Les mahométans sont en majorité; viennent ensuite grecs unis, grecs libres, syriaques, syriaques unis, arméniens, arméniens unis ou arménites, maronites, latins, protestants, juifs, druses etmétoualis, dont le dicton turc raconte que, lors du jugement dernier, ils seront les ânes qui transporteront les juifs en enfer. Presque chaque culte a son temple, et je dois, comme souvenir, rappeler ici le service auquel j’ai assisté au consulat américain : singulier lieu de culte que cette belle salle mauresque où le petit troupeau, venu de loiniaines régions, s’est réuni pour une première et une dernière fois dans une prière commune. Dans une synagogue juive, j’ai été frappé de l’imposante gravité des cérémonies dont l’effet est bien plus saisissant sous le ciel du Sud et grâce aux costumes orientaux. Il en est de cela comme des raies brillantes dont on peint ici les édifices ; appliquées aux murs en Europe elles paraîtraient criardes, et ne choquent nullement en Syrie. Chaque objet a besoin d’être regardé
dans son cadre, et c’est une preuve de plus que le christianisme devait remplacer la loi de Moïse, puisque le judaïsme est essentiellement une religion orientale qui perd tout son caractère lorsqu’on la déplace de son pays primitif.
Les Turcs possèdent de belles mosquées que les chrétiens ne peuvent visiter. Celle des Omniades s’ouvre heureusement sur le Bazar par un vaste portique, et rien n’empêche d’y plonger les regards pendant quelques instants. Elle occupe l’emplacement d’une église chrétienne; et pendant cinquante ans, après la conquête musulmane, elle appartint de moitié aux deux croyances. Elle fut alors restaurée avec une magnificence extrême ; on dépensa cinq millions de ducats à l’orner de marbres et de lampes d’argent, et une aussi grande merveille devant appartenir à tous les disciples fidèles, les quatre sectes reconnues ( Hanbalitesy Schaféites , Malékites , Hanéfites ) y furent chacune représentées par un iman. Les proportions sont superbes ; trois nefs soutenues par des colonnes corinthiennes se croisent à angle droit avec le transept, au-dessus duquel s’élève une majestueuse coupole, dite de l’Aigle. La mosquée forme le côté sud d’une vaste cour entourée d’une colonnade corinthienne en marbre et en granit : trois minarets, d’un dessin étrange, accompagnent cet édifice; l’un d’eux, le. minaret de Jésus, est indiqué par les musulmans comme le marchepied sur. lequel descendra le Christ au jour du jugement dernier. Us assurent que la tête de saint Jean-Baptiste est encore conservée sous le Mihrab, et plusieurs disciples du prophète sont enterrés dans l’enceinte de ce sanctuaire, l’un des plus splendides et des plus vénérés de l’islam.
Cette impossibilité pour le voyageur de pénétrer dans les mosquées prouve qu’on est ici plus sévère qu’à