PREMIÈRE PARTIE
Constantinople'. En effet, les chrétiens sont encore mal vus à Damas : il y a peu d’années on leur interdisait les trottoirs, et lorsque je souris aux enfants ils me répondent en grinçant les dents ; les chiens aussi ont gardé la vieille haine dans le cœur. Ibrahim-Pacha, lors de son séjour, s’est efforcé de mettre un terme à cette intolérance ; conquérant de Damas, il voulait en devenir le civilisateur. Il obligeait les habitants à nettoyer le devant de leurs maisons, à enlever les immondices ; il établit une police sévère, protégea les chrétiens d’une manière efficace, et à toutes réclamations ou infractions répondit par les fers ou par la mort. Ces mesures rigoureuses obtinrent un plein succès, et l’on se rappelle encore sa domination avec respect et terreur. Il n’est pas douteux que si elle eût duré, une ère de progrès véritable se fût ouverte pour la Syrie. Mais le sultan pouvait-il laisser passer en d’autres mains que les siennes Damas, aux parfums du paradis (1), et le régime turc rétabli, l’ancien système a prévalu, un peu amélioré dans la forme extérieure, inaltérable dans le fond. Je n’ai donc pu contempler les danseuses turques, qui ne doivent pas se montrer aux chrétiens; je m’en console en visitant les jardins publics, célèbres dans tout l’Orient, et, dit-on, sans rivaux au moment de la floraison (2).
Rien ne donnerait moins l’idée de ces jardins qu’une de nos promenades ratissée avec soin, ornée de parterres et d’arbres régulièrement taillés: il en existe une seule de ce genre à Damas; on la cite comme une imitation européenne, mais elle ne s’harmonise en rien avec
(1) Surnom de Damas dans les titres du sultan.
(2) L’arabe Ibnerragi a publié un recueil de poésies sur les trente plus belles fleurs de Damas.
(Hammerd
ce qui l’eptoure. Les autres sont de vastes espaces où croît tout ce qui veut croître, herbes, fleurs, feuillage ; où circulent des ruisseaux qui entretiennent dans cette zone brûlante une fraîcheur perpétuelle, où s’épanouissent les abricotiers dont les pâtes et les fruits confits constituent une branche importante du commerce damasquin. Tous les environs de la ville sont formés par ces jardins entièrement clos de murs, sauf l’étroit passage par où le courant s’échappe pour féconder le jardin voisin. Chaque particulier dans l’aisance possède un de ces enclos, et dès que les affaires sont terminées, il .y va se reposer, fumer sous l’ombrage et réaliser ainsi de son vivant la promesse du Koran.aux sectateurs fidèles : «Tous ceux-là éprouveront l’indulgence de leur seigneur et habiteront des jardins arrosés par des courants d’eau (1). »
Une magnifique plaine, verte comme une pelouse anglaise, et qui s’ouvre près des nombreuses petites coupoles d’un couvent de derviches, sert aux promenades équestres. Parmi les montagnes qui s’étagent à l’arrière plan s’élève majestueusement le Djebelech-Cheik, ce géant de la Syrie. En vérité, la vie est
(1) Comment ne pas rappeler ici que, d’après la tradition, tous les palmiers de l’Espagne proviennent d’un rejeton apporté de Damas à Cordoue, par ordre du calife Abderrhaman ? Dernier descendant de l’illustre branche des Omniades , échappé par miracle au massacre de sa famille, Abderrhaman, après six années de vie errante, fut appelé à fonder eu Espagne la dynastie Omniade de Cordoue. Les charmes du ciel d’Andalousie ne purent effacer de sa mémoire les délices de Damas ; ses compagnons de fortune donnèrent, en souvenir de la Syrie, les noms d’Émèse à Séville et de Damas à Elvira de Grenade, et le prince adressa à l’arbre qui lui représentait sa patrie les strophes touchantes dont je joins ici d’après l’espagnol, la traduction littérale :
« Toi aussi, majestueux palmier, lu es étranger en ces lieux.