PREMIÈRE PARTIE
charmante à Damas; elle y coule rêveuse et fleurie, et l’on serait tenté d’oublier qu’ici, comme partout, les passions humaines doivent venir la troubler. Les murs sans fenêtres ne m’attristent plus, car je connais les splendeurs qu’ils cachent, et si je veux jouir de l’animation, n’ai-je pas les bazars et les cafés ? Parmi ces derniers, il en est qui se sont établis dans les jardins, et presque toujours au bord de l’eau. Le dimanche surtout, ils sont remplis de juifs et de chrétiens ; les hommes fument et jouent au trictrac, les femmes causent et mangent des sucreries, mais, en général, les personnes des deux sexes se tiennent séparées.
Je ne pouvais manquer de prendre un bain turc, et les jeunes employés étaient curieux de voir comment le giaour encore novice en supporterait les nombreuses épreuves. Le repos après le bain est délicieux, la recherche des linges exquise; la salle est superbe, éclairée par une haute coupole, ornée de marbres et d’une jolie fontaine : à travers les fenêtres seulement grillagées, on voit s'agiter toute la vie du Bazar, tandis qu’on jouit soi-même du plus délicieux far-niente.
La physionomie de Damas est cependant à la veille d’éprouver un grand changement ; dans trois ans, assure-
De l’Algarve les douces brises caressent et baisent ton élégance ; dans un sol fécond, tu jettes des racines et tu élèves ta cime au ciel ; tu pleurerais de tristes larmes, si, comme moi, tu pouvais sentir. Tu ne sens pas comme moi les coups du sort pervers : pour moi, des pluies continuelles de peines et de douleurs me submergent : j’arrosai de mes larmes les palmiers que le Forai arrose, mais les palmiers et le fleuve ne se sont pas souvenus de mes peines , quand mes funestes destinées et la férocité d’Alabas me contraignirent d’abandonner les doux objets chers à mon âme. A toi de ma patrie aimée aucun souvenir ne reste ; mais moi, triste, je ne puis cesser de pleurer pour elle. »
(Voir les Arabes en Espagne, par don Antonio Conde.)
t-on, une voie carrossable l’unira à Beyrout. Alors s’effacera insensiblement le cachet original, les vrais Turcs reculeront encore, il faudra chercher l’Orient à Bagdad, car l’élément européen envahira bientôt toute la Syrie (J).
Nous n’en sommes pas encore là. Il m’a fallu quitter Damas. Du haut du mont Casiun j’ai embrassé d’un dernier regard « le collier de couleur des tourterelles, le grain de beauté sur la joue de ce monde, » et, réveillé de ma brillante hallucination, je me suis engagé dans un désert dont les vastes et arides solitudes sont exploitées par des voleurs. Il est vrai que, d’après une convention avec l’un des princes druses, on a placé des gardes pour protéger le chemin : ces gardes n’ont qu’un défaut, celui d’exercer eux-mêmes le brigandage, d’être presque les seuls pillards, et malheur au voyageur solitaire! Il est dépouillé sans merci.
Nous en rencontrons un poste : malgré leurs grands yeux noirs, leurs belles dents et leur réputation, les soldats n’avaient pas l’air trop féroces. Ils nous saluent, nous leur donnons un baghchich, et je trouve original de déjeuner à l’ombre d’une de leurs huttes et de partager mes provisions avec eux. Ils nous ont raconté que leur métier de gardes les ennuie mortellement : comme ils sont à la disposition de leur prince qui les choisit à sa guise, force leur est d’attendre patiemment qu’on les relève, ce qui a lieu d’ordinaire tous les trois ou quatre mois. Nous avons rencontré le prince druse leur chef qui feignait de chasser, faucon au poing, mais en réalité
(1) J’ai eu tort de craindre l’excès de la civilisation : depuis mon voyage, ce sont les excès de la barbarie qui ont changé l’aspect de Damas : la plupart dès belles résidences que j’y ai admirées ne sont plus que des ruines dévastées par l’incendie, ensanglantées par toutes les horreurs du pillage et de l’assassinat. (1861 •)