‹ En OrientChapitre 6 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

degré de civilisation. Ils ont tous l’empreinte particulière de leur race, quelque chose de sauvage dans la physionomie des hommes, et, dans les traits féminins, une vive originalité, que rehausse encore l’éclat de beaux yeux noirs. Ces beaux yeux, il faut le dire, allument des passions qu’on ne prend guère la peine de voiler pepdant la traversée, et qui se dénoueront à Boukharest ou à Yassy. Rien de plus singulièrement facile, en effet, que les habitudes moldo-valaques. Le divorce est chez eux passé à l’état de loi ; non pas le divorce tel que nous l’entendons dans les pays où il est toléré, mais un divorce répété quatre ou cinq fois de suite. Il suffit, pour l’obtenir, d’avoir par écrit la permission du patriarche, qui la refuse rarement. Après la séparation l’épouse qui cesse de l’être reprend son nom de famille en y ajoutant madame, et souvent maris et femmes divorcés se rencontrent dans le monde, comme des amis entre lesquels l’intimité détruite n’a pas laissé le moindre nuage. Cette prodigieuse facilité de briser le lien conjugal anéantit trop souvent la famille : enfants, fortunes en souffrent cruellement , et l’on raconte d’étonnants épisodes d’enfants égarés, oubliés, échangés, confondus, de fortunes morcelées, unies et désunies tant de fois qu’à la fin on n’en retrouve même plus les débris.

Mais, au lieu de reprocher aux Moldo-Valaques ce que leur état social présente encore de profondément défectueux, ne faudrait-il pas en chercher une cause principale dans cette nullité d’action à laquelle ils sont forcément condamnés? Que peut faire une nation chrétienne écrasée, d’un côté, sous une suzeraineté déshonorante, entourée, de l’autre, de voisins avides ? Si elle échappe à l’étreinte musulmane, ne sera-ce pas pour être soumise à une annexion nouvelle ? Quels efforts

essayer, vers quel but tendre, celui d’une indépendance absolue étant éloigné au point de paraître presque chimérique? Trois partis principaux se divisent les provinces roumaines : on peut les désigner par le nom du voisin vers lequel penche leur sympathie. Le parti autrichien est peu nombreux; car, en général, l’Autriche inspire aux Moldo-Valaques une médiocre confiance, parfois même beaucoup de haine. Le parti turc espère dominer avec l’appui du suzerain, ce qui paraît peu loyal envers ses concitoyens. Le parti russe est séduit par les bonnes paroles d’un voisin auquel je ne me fierais qu’à demi. Que font alors, au milieu de ce conflit de tendances diverses, ceux qui voudraient n’embrasser que la cause du pays lui-même et qui visent à l’indépendance, sans sacrifier aux voisins quels qu’ils soient? Ils espèrent en premier lieu dans les congrès. L’Europe s’assemble, en effet, et, à leurs instances d’unir les deux provinces sous un seul chef, répond en leur donnant deux hospodars, deux armées, deux conseils, deux capitales , c’est-à-dire paralyse en temps de paixtoute amélioration intérieure en multipliant les intrigues, et empêche en temps de guerre toute action de concert, puisque le commandement est démembré.

A ce renversement de leurs désirs, le sentiment du pays s’exprime par ces mots que j’entends répéter sans cesse autour de moi sur le bateau: «Nous sommes assez satisfaits des dernières stipulations ; nous les considérons comme un premier progrès, en attendant le mieux qu’elles nous font espérer.)) Ainsi c’est vers un nouveau changement de l’ordre récemment établi que tendent dès à présent tous leurs efforts. Ces efforts semblent justifiés lorsqu’on songe à ce que pourrait devenir, sous un gouvernement éclairé, assis sur des bases solides, un pays composé de deux provinces, dont l’une, la Mol-

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