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A MONSIEUR LE RÉDACTEUR EN CHEF DU JOURNAL L’ILLUSTRATION

16 novembre 1858.

Il y a trois jours, monsieur, j’étais à Damas que je me préparais à quitter, lorsqu’il me fut permis de jeter un dernier regard dans l’intérieur de cette vie orientale si différente de la nôtre. Il ne s’agit de rien moins que d’un mariage arabe, je me hâte d’ajouter et chrétien, car l’œil du giaour ne profane jamais une noce musulmane. Grâce à l’hospitalité, dont ce doux pays n’a pas encore pejdu les touchantes traditions, nous fûmes admis, quoique étrangers, avec un empressement véritable. Nous étions quatre, et si jamais ces lignes tombent sous les yeux de mes compagnons, dont chacun a suivi depuis son itinéraire particulier, je serais heureux qu’elles pussent leur rappeler une soirée comptée parmi les plus curieux souvenirs de ma vie.

Quand on a traversé de nuit les rues de Damas et suivi leurs longs et obscurs méandres, on est fort aise, en s’arrêtant devant une petite porte basse, d’apprendre qu’on est arrivé au lieu de la fête, à la demeure du fiancé. Déjà de l’extérieur on entend la musique :

(1) Cetle lettre a paru, sauf de légères modifications, dans le numéro de Y Illustration du 4 décembre 1858.

elle cesse à notre entrée et les hôtes s’avancent pour nous recevoir. Ils portent , avec ces formes cérémonieuses de l’Or-ient, la main sur le cœur, sur les lèvres, sur le front. Puis on nous mène aux places d’honneur, et les chants recommencent; mais l’air a varié, et, le croirez-vous, c’est celui de la Marseillaise, de la Parisienne, qu’on entonne à notre intention ? Partant pour la Syrie eût peut-être offert plus d’à-propos.

La cour est carrée, de moyenne grandeur; le fond forme le divan où nous sommes placés. Au milieu de la cour, on a élevé l’estrade des musiciens près de la petite fontaine de marbre. Sur une table, ornée de banderolles et de bougies, sont rangés des flacons, des aiguières, des rafraîchissements : l’ensemble est éclairé par une profusion de lanternes en cristal, remplies de liqueur blanche, rouge et bleue, suspendues en tous sens, formant de longues guirlandes, serpentant autour des arbres, se réunissant en faisceau au milieu de la cour et placées en lustre au-dessus du divan. La fête est brillante, car les invités sont nombreux : les hommes s’assoient, fument et causent ; les femmes se tiennent debout à l’écart, et les petites lanternes font ressortir la richesse de leurs costumes. La galerie supérieure de la maison est encombrée de curieux, .venus par les terrasses prendre leur part de la réjouissance.

La musique continue avec une verve toujours renaissante : elle se compose d’un violon arabe, d’une cithare qu’on touche comme un piano, d’un tambourin, de deux petits tambours et de deux chanteurs. Ces bons Arabes croiraient manquer à leur devoir, s’ils ne témoignaient leur profonde allégresse ; aussi sont-ce des battements de mains, des gestes de bonheur, des sourires, des trépignements qui leur concilient toute la bienveillance de l’auditoire. De temps à autre, un des jeunes gens se dé-

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