‹ En OrientChapitre 53 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

partout affluent les assistants, et de nouveau l’on est tenu de faire honneur aux narguillés, de goûter aux rafraîchissements.

Près de moi une fenêtre s’ouvrait sur le iiivan et laissait voir l’intérieur du vaste salon des dames. Celles de notre cortège s’étaient jointes aux amies déjà rassemblées, et les voiles déposés ne cachaient plus les étincelants costumes, les longues jupes de soie, les jacquettes brodées d’or, les calottes ornées de gaze de couleur et de fleurs artificielles, et surtout les nombreux et superbes bijoux. L’Orient est le pays de la couleur et partout elle y ruisselle, mais nulle part avec plus d’éclat et d’harmonie que dans les parures des femmes, où la soie miroite, où le drap d’or, ajusté au corsage, forme une cotte de mailles aux vifs reflets, où le diamant chatoie sous les longues nattes de cheveux noirs.

A une extrémité de la pièce était assise la fiancée, enveloppée dans un voile rose et les yeux fermés, car elle a honte, dit naïvement l’Arabe. Ses compagnes lui donnaient à manger des sucreries ou lui présentaient l’aiguière remplie d’eau : quant à elle, immobile au milieu de ce tumulte, elle semblait une statue et une belle statue, car l’enfant avait des traits plus séduisants que ceux d’aucun des gracieux visages qui l’entouraient. Je dis l’enfant, car Malaké a onze ans, quoiqu’elle en paraisse au moins quinze : Mousa , son futur, en a vingt-deux, et depuis huit ans ils sont fiancés. Dans Mousa, vous reconnaissez Moïse, car les Arabes chrétiens affectionnent les noms bibliques ; dans Malaké ou Reine, vous retrouvez encore un souvenir ancien ; Abraham, quand il défit Abi- Mélec, triompha, non du roi Abi-Mélec, mais du roi Abi, Mélec-Abi. Ici les siècles n’ont pas marché. .

Quelle splendide soirée ! Dussé-je vivre cent ans, je crois n’en jamais perdre l’impression. Cette cour fleurie

dont l’orchestre occupait le centre, dont les lampes de couleur illuminaient les sculptures tandis que les orangers et les lauriers-roses ornaient les angles et le ciel parsemé d’étoiles formait le dôme incomparable; cette cour n’était-elle pas digne du pinceau d’un maître ancienne Véronèse lui-même? Il eût trouvé assez de costumes, de physionomies expressives, d’effets d’ombre et de lumière pour en créer un pendant à ses Noces de Cana .

Mais, quoique la chaleur de la nuit eût permis d’en douter, la journée du dimanche s’achevait et les premiers moments du lundi devaient apporter aux fiancés la bénédiction religieuse. Les cierges se rallument, les femmes reprennent leur yashmac (1), la fiancée est placée au milieu d’elles et nous quittons le seuil hospitalier, laissant fumer sur les pipes que nous abandonnons le bois de la Mecque dont on les a parfumées. Notre marche s’est encore ralentie : la jeune fille doit quitter à regret la maison paternelle, et ne pas témoigner d’empressement à rejoindre l’époux. Une parente l’entraîne, une autre la pousse, toutes l’entourent, et ses deux voisines murmurent à son oreille ces mots : « Plus lentement, plus lentement ! » Puis les divers quartiers sont clos par de lourdes portes, et souvent le gardien est absent ou endormi : on crie, on frappe, on appelle, et l’on attend jusqu’à ce que la barrière s’ouvre et que le cortège défile sous la sombre voûte.

Parmi les vingt sectes différentes qui se partagent les habitants de Damas, les fiancés appartiennent à une église grecque unie. Nous franchissons les parvis obscurs pour nous placer dans le chœur, dont les femmes occupent les alentours. Devant t’autel se tiennent les deux jeunes gens. Mousa est arrivé de son côté en

(4) À Damas, les chrétiennes même portent le yashmack.

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