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PREMIÈRE PARTIE

même temps que sa fiancée; auprès de lui est son frère, et deux parentes sont auprès de la jeune fille. Malaké est strictement voilée : sous la gaze rose elle porte encore un yashmack fermé.

Derrière l’autel sont rangés trois prêtres et les prières commencent. Deux cérémonies surtout m’ont vivement frappé: dans la première, le patriarche place sur chaque tête une couronne d’argent, les change à plusieurs reprises d’une tête à l’autre , puis, prenant les époux par la main, il leur fait faire trois fois le tour de l’autel au milieu des prières des assistants ; ensuite, tenant une coupe remplie de vin, il en donne à boire à chacun des deux jeunes gens, afin de leur prouver que désormais tout est commun entre eux dans la vie.

L’office dure trois quarts d’heure, et nous retournons alors chez le jeune homme, mais par un chemin différent. Si je précise autant, c’est que chacun de ces détails tient essentiellement à la cérémonie du mariage. Mousa marche au milieu des siens, Malaké avec ses amies ; mais quand nous approchons du but, un des assistants, armé de l’épée et du bouclier, intercepte le passage : un autre sort de nos rangs pour le forcer, et alors commence une lutte simulée, remplie d’adresse et de légèreté. Les coups se succèdent, aussi élégamment donnés que dextrement parés : les assaillants s’élancent en avant, bondissent en arrière, brandissent leur arme audessus de leur tête ou reçoivent le coup sur leur petit bouclier rond. Nous gagnons toujours du terrain; enfin voici le seuil... Un moment encore, on attend là le fiancé pour lui présenter une coupe de vin que chacun doit vider après lui. Ce dernier acte de félicitation accompli, on entre, on se précipite, et aux clameurs féminines se joint toute l’énergie des musiciens.

Il était trop tard pour promener la jeune épouse ,

selon l’usage consacré. Elle se retira avec ses parentes et celles de son mari, auprès desquelles cette première nuit est passée; Mousa reste avec ses conviés et les réjouissances se prolongent jusqu’au jour. Quant à nous, malgré les vives sollicitations de nos hôtes, nous prîmes congé de la fête.

Vous décrirai-je les divertissements du lendemain, auquel nous fûmes invités par un messager spécial ? la promenade de la jeune femme autour de la cour et de la maison? Revêtue de ses plus beaux atours, elle tient les yeux modestement fermés; puis les mélodies arabes et les danses lentes et graves, mais non dépourvues de grâce, de ces belles Orientales aux longs yeux noirs, aux mains, en l’honneur de la fête, tatouées de dessins variés (1).

Peut-être sera-t-il intéressant pour vos lecteurs, qui, je n’en doute pas, ouvrent leur Illustration au coin d’un bon feu, d’apprendre ce qui se passait, le 7 novembre dernier, en Syrie, ce doux pays de roses , comme l’appellent les habitants, et le nom est juste, car les jardins sont encore remplis de ces belles fleurs que l’Orient respire, mange et chante... Une des strophes de l’autre soir ne disait-elle pas :

« Je suis la rose, et toi la goutte d’eau qui me fait vivre ! »

(1) Les tatouages restent visibles pendant une quinzaine de jours environ.

Me permettra-t-on deux critiques contre le gouvernement turc? La première regarde le système des douanes. Non-seulement on visite à l’arrivée, ce qui est juste, mais au départ il faut de nouveau ouvrir les colis. À Damas, où la ville a trois enceintes, cette formalité se réitère trois fois : les Européens s’en dispensent par un baghchich ouvertement offert et accepté sans plus de façons, mais si le chef de la douane est de mauvaise humeur, comme l’était celui de Beyrout l’autre jour, toute représentation est vaine et l’on court risque de voir renverser ses effets dans la poussière ou dans la boue.

En second lieu, et la critique peut s’élever ici jusqu’au reproche le plus grave, Damas, cette ville de cent cinquante mille âmes, et la Syrie entière n’ont qu’un seul port praticable, Beyrout, dont l’importance s’accroît chaque année. Et taudis qu’on ne saurait trop faciliter l’abord du point unique qui sert de débouché à un commerce aussi considérable, la rade est si mauvaise, que souvent les communications avec les navires sont forcément interrompues pendant plusieurs jours. Cependant, il ne serait pas difficile d’y remédier : une ligne ae petits rochers semés dans la mer s’offre en quelque sorte pour former un môle excellent, si l’on veut prendre la peine de les relier.

Mais, comme toujours, le gouvernement ne peut ou ne

veut pas y songer, et l’on risque souvent sa vie en se rendant en canot jusqu’au bateau à vapeur.

J’y suis enfin. Adieu, Beyrout!

Ce reproche de négligence extrême, qu’il est impossible de ne pas adresser à l’administration turque, peut se renouveler sous toutes les formes lorsqu’on suit cette côte aujourd’hui semée de ruines, et célèbre autrefois par le commerce et l’industrie. A peu d’heures de Beyrout on passe devant Saïda, petite ville de cinq mille âmes agglomérées dans un espace étroit surmontéd’une tour à demi écroulée, et devant lequel ne s’ouvre aucun port. Deux heures de plus et l’on se trouve près de Sour, située sur une presqu’île et entourée de quelques palmiers, mais dont les murs qui s’effondrent de tous côtés et le misérable petit port, à peine accessible aux navires du plus léger tonnage, effacent de la pensée du voyageur les souvenirs de Tyr, de ses palais et de ses flottes.

Sour compte environ quatre mille âmes, et, comme à Sidon, les restes visibles sont des colonnes de belles proportions renversées sur le sable : le commerce de Saïda et celui de Sour est presque nul, à cause même des difficultés de l’abordage.

Saint-J ean-d’ Acre, la seule cité d’une certaine importance sur cette côte, n'offre pas plus de ressources. Éprouvée tour à tour dans le siège par Bonaparte, en 1797, par le bombardement d’ibrahim -Pacha en 1832 et par celui des Anglais en 1840, Saint- Jean-d’ Acre voit l’insouciance turque consommer sa destruction. Bâtie au fond d’un golfe, séparée de la montagne par une lisière de terre fertile, cette ville se trouve même dans une position avantageuse ; mais, comme on n’a point réparé les dommages occasionnés parles bombes et les obus, les murailles s’écroulent, les débris s’accu-

mulent en monceaux, et la coupole de la grande et célèbre mosquée s’est entièrement affaissée. Quelques fortifications modernes peu importantes s’élèvent, sans les masquer, devant les restes de l’ancienne ligne de défense, et le seul édifice qui se détache avec la grande mosquée du groupe confus des habitations, c’est la caserne, jadis résidence d’Abdallah-Pacha.

La baie de Saint-Jean-d’Acre se termine par la pointe du mont Carmel, et tout auprès est située la petite ville de Caïfa. Le Carmel forme un véritable cap qui s’élève presque perpendiculairement au-dessus de la mer et porte au sommet le célèbre couvent du même nom, la plus ancienne maison de ce genre en Palestine et la maison mère d’où sont issus les nombreux établissements carmélites. Le monastère est installé sur un pied très-large ; il est surmonté d’une coupole qu’accompagnent une tour et un clocher ; la cour intérieure est garnie d’arcades sur lesquelles ouvrent les cellules des voyageurs. La vue passe pour la plus belle de toute la Judée. En effet, du côté de la mer c’est, d’une part, la baie de Saint-Jean-d’Acre ; de l’autre, le prolongement des côtes jusqu’à Jaffa, tandis que du côté de terre le regard embrasse la vallée de Galilée, les montagnes et les alentours de Nazareth et du lac de Tibériade, dominés, dans le lointain, par le Djebel-ech-Cheik, l’Hermon, qui dispute au Thabor la gloire de la Transfiguration.

La ville de Caïfa, peu considérable par elle-même, a gagné une certaine importance, en ce qu’elle est le seul point abordable pendant la majeure partie de l’hiver. Le commerce du blé en profite, quoique les navires d’un tonnage très-léger puissent seuls se tenir en rade, que les barques même n’approchent pas aisément du rivage, et que la plupart des transbordements se fassent

au moyen d’hommes forcés d’entrer dans l’eau jusqu’à la ceinture pour porter sur le dos les marchandises et, au besoin, les voyageurs.

Le blé constitue la principale, je dirai presque la seule exploitation de ces côtes; l’huile d’olive ne figure que dans une proportion minime. L’exportation même du blé n’est pas en rapport avec ce que le pays pourrait produire ; mais deux causes empêchent le développement de l’agriculture : la misère profonde des habitants, que le despotisme des employés supérieurs vient encore augmenter. Ceux-ci, chargés de la perception des tributs, payables le plus souvent en nature, poussent dans certains cas l’arbitraire jusqu’à faire battre le blé livré en gerbes, afin que la diminution du poids oblige de le compléter par un apport nouveau. Les paysans ne cultivent que ce qui est nécessaire pour le tribut, pour leur chétive nourriture et les semailles. Le sol est fertile, grâce aux pluies d’hiver, dont l’absence amène infailliblement la disette.

La majorité des habitants de ces côtes appartient à la religion musulmane ; il y a peu de juifs sur le littoral, mais il s’y rencontre quelques petits noyaux chrétiens partagés en grecs, en latins et en protestants disséminés. Hors du voisinage immédiat de la mer, on rencontre un nombre presque fabuleux de religions diverses, et les montagnes renferment des adhérents aux croyances les plus étranges, qui se subdivisent au moins en une trentaine de branches distinctes, ennemies naturelles les unes des autres. L’action du gouvernement se borne à la perception, à main armée, des impôts que les tribus importantes se dispensent souvent d’acquitter. Le reste du temps, le pays demeure à la merci des voleurs, des Bédouins ou de l’Aga assez puissant pour dicter la loi aux environs.

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