PREMIÈRE PARTIE
On conçoit que l’unité, ne se retrouvant ainsi, ni dans l’action administrative, ni dans le sentiment national, ni dans l’élément religieux, la culture intellectuelle et morale, le développement du commerce et de l’industrie ne puissent accomplir que des progrès presque imperceptibles, et que l’aspect stérile et abandonné qu’offre le littoral depuis Saïda, continue d’une manière plus frappante encore lorsqu’on a dépassé le Carmel . Et pourtant ces côtes presque incultes, où se dressent les ruines abandonnées de Dor et de Césarée, ce sont les rivages de Palestine. Le bateau est peuplé de juifs venus de loin pour mourir à Sion, et voici que, huit heures après avoir quitté Caïfa, nous apercevons le blanc promontoire formé par les maisons de l’antique Joppé.
Que dire du débarquement à Jaffa? Je me plaignais à Beyrout; mais encore Beyrout est-il protégé par le Liban. Jaffa, au contraire, s’avance pour ainsi dire à la rencontre du vent, et le port est barré par une rangée de récifs contre lesquels les vagues se brisent avec fureur. La passe, aussi étroite que dangereuse, cache en outre un bas-fond de rochers; aussi faut -il profiter d’une lame qui porte le bateau vers le rivage. 11 est facile de se représenter tout ce qu’un trajet pareil peut offrir de danger par une grosse mer; aussi arrive-t-il fréquemment que le bateau à vapeur passe outre, et que les voyageurs en destination de Jérusalem soient forcément amenés à Alexandrie ou à Beyrout, quitte à tenter une seconde fois les hasards de ce pèlerinage. On débarque près de la porte d’entrée, devant laquelle est construit un quai beaucoup au-dessus du niveau de la mer; hissé par les Arabes, je touche enfin la terre sainte !
La première impression est loin d’être favorable. Jaffa ne se compose que de ruelles étroites et montantes, entrecoupées de voûtes et d’escaliers, en un mot un
véritable pigeonnier tellement sale qu’on ne sait où poser le pied ; les cours intérieures sont repoussantes de malpropreté, les terrasses encombrées de débris de toute espèce.
Il est vrai qu’en Orient rien n’est dépourvu d’un certain caractère, et je dois ajouter que Jaffa possède à un très-haut degré ce cachet particulier. Les couleurs y sont brillantes et tranchées, la forme originale. Gomme la température s’élève à un très-haut degré, les habitations sont pourvues de coupoles où le milieu des terrasses exhaussé laisse à l’intérieur un espace plus étendu pour la circulation de l’air. Les types sont nombreux et variés, mais à Jaffa pour la première fois j’ai compris les récits terrifiques faits en Europe sur le fanatisme musulman. Iis sont presque tous mahométans, mais mahométans dans l’esprit de ceux de Djeddah; ils ne prennent aucune peine pour dissimuler l’aversion que les étrangers leur inspirent, et, tandis que sur toute ma route je n’ai vu d’armes qu’aux soldats, aux cawas consulaires et aux grands personnages, chacun ici place à sa ceinture des armes de toute espèce dont il sait trop bien se servir (1).
La ville, bâtie en amphithéâtre sur la mer, est entourée de murs et la porte principale donne sur la campagne du côté du sud. Le marché se tient en dehors, autour d’un café à terrasse qui supporte une véranda. Le mouvement est grand : les boutiques sont formées d’une simple natte de paille soutenue par un piquet planté au travers, et abritant marchand et marchandises.
(1) Quelques mois avant mon voyage, une famille américaine avait été égorgée à Jaffa, et au moment de notre passage un navire de guerre des États-Unis croisait devant le port, afin d’obtenir satisfaction de cet assassinat, par la punition solennelle des meurtriers.