‹ En OrientChapitre 56 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Les cannes à sucre et les fruits abondent; ce sont des pastèques, des figues et surtout les célèbres grenades, pour lesquelles Jaffa est sans rivale. En effet, la grenade n’est nulle part en Orient aussi juteuse qu’à Jaffa; il * s’y trouve même une espèce sans pépins qu’on a nommée la Fille du Pacha. Ces beaux fruits viennent dans de grands jardins qui s’étendent aux alentours de la ville : ce sont des vergers clos de murs à hauteur d’appui ; les arbres sont peu élevés mais surchargés de figues, d’oranges, de grenades et de limons.

Lorsqu’on a franchi ces jardins, on s’engage dans une vaste plaine qui s’étend à perte de vue, où courent au loin les gazelles, où l’on rencontre les chameaux, chargés pour le port des produits des villages environnants. Ces villages sont Lydda, qu’on laisse sur la gauche, et Ramleh, où les voyageurs passent la nuit. Cette première étape est peu fatigante. La route, toujours en plaine, est constamment unie ; on traverse le hameau en ruine d’Yasour, et trois heures de chemin, au pas, conduisent à l’ancienne Rama.

Aux abords de la ville s’élève une tour gothique attribuée aux croisés et qui est maintenant reconnue de construction sarrasine, monument isolé et, comme toujours en Orient, entouré de tombeaux. Un chemin bordé de nopals conduit à la ville, à l’extérieur de laquelle le couvent latin et le couvent grec offrent un abri pour la nuit aux pèlerins recommandés par les moines de Jaffa. Ces nopals, surtout si l’on arrive à la clarté de la lune, ont un aspect tout à fait fantastique.

Le lendemain on est condamné à huit heures déroute, et de route détestable ; c’est une ascension perpétuelle, car la ville sainte est située fort au-dessus du niveau de la mer. Il y a un mois, les pillards avaient presque intercepté toutes les communications.

J’ai visité en passant une seconde ruine convertie en étable, dans laquelle il est facile de reconnaître une église chrétienne et où, comme à Sainte-Sophie, quelques figures percent à travers le badigeon. On veut y voir l’Emmaiis du Nouveau Testament, mais il existe quatre ou cinq points différents qui se disputent cet honneur, sans qu’il soit possible de donner la préférence à aucun d’eux (1). Le village d’Abou-Gosch est groupé sur les flancs de la montagne qui domine la ruine ; la maison du chef qui y commande est fort saillante au milieu des autres. Ce chef n’est pas, dit-on, d’une probité irréprochable et le gouvernement l’avait même emprisonné à Constantinople ; mais les chrétiens, pour lesquels il est meilleur que ses coreligionnaires, ont demandé et obtenu sa délivrance.

La route se poursuit sans autre incident que la rencontre dans une descente des plus escarpées de deux longues caravanes dont les chameaux se croisent sur le sinueux sentier de la montagne. Enfin, une dernière courbe du chemin nous ouvre la vue sur une enceinte crénelée qui s’abaisse dans un ravin profond, et derrière laquelle on aperçoit le sommet de quelques maisons; au premier plan, une petite porte ogivale près de deux grosses tours carrées, quelques montagnes dans le fond... c’est Jérusalem!

Jérusalem, ce nom dit tout. Souvenirs bibliques, traditions de l’enfance, rêveries de la jeunesse, espérances de l’avenir, il n’est pas une de ces cordes qu’il ne fasse profondément vibrer. Au nom d’une ville, rimagination

(1) Une découverte récente, basée sur des traditions transmises de père en tils dans une famille arabe, donne lieu de croire que rEmmaüs du Nouveau Testament, où les croisés avaient établi une église détruite sous le sultan Sélim, se trouvait dans une direction entièrement opposée. (1861.)

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