PREMIÈRE PARTIE
se représente la localité, les demeures, les édifices; mais le mot Jérusalem évoque une pensée immatérielle qui l’emporte sur les réalités de la forme. Que de fois je m’étais figuré d’avance le moment auquel je suis parvenu ! et lorsque je touche au but, quand ces murs se dressent devant moi, je puis à peine croire qu’il m’est permis de contempler, sous une forme visible et palpable, ce que je n’avais entrevu jusque-là que dans les nuages de l’abstraction. Il me semble entendre dire: « N’approche pas, le sol que tu foules est sacré ! » Et, cependant, nous franchissons l’enceinte, nous redescendons dans la vie réelle. Une place irrégulière, puis une rue en pente où nos montures glissent à chaque pas, et nous voici à notre habitation. On peut y rester de longues heures absorbé dans sa pensée, car à gauche on voit s’élever les coupoles du Saint-Sépulcre, et devant soi, dans le fond, la montagne des Oliviers.
20 novembre 1858.
Ne serait-ce pas trop de présomption à moi que d’entreprendre une description détaillée de Jérusalem? Ici, du reste, plus que partout ailleurs, les détails nuisent à l’effet général. Jérusalem se sent profondément, mais ne s’analyse pas.
La première impression qu’elle me fait éprouver est celle d’une- ville en ruines; mais cette désolation même, qui n’a pas recouvert tous les vestiges du passé, ajoute à la solennité du tableau. Ce ne sont pas les restes mutilés d’une seule époque que nous transmet le temps, tels qu’une catastrophe subite les a transformés, c’est un mélange de débris de tous les âges accumulés les uns sur les autres; des habitations élevées sur les bases d’habitations plus anciennes et s’écroulant à leur tour (1), des murs lézardés que rien ne soutient, des exhaussements de terrain qui atteignent le faîte des demeures voisines, des excavations profondes dont les issues sont inexplorées, et surtout à chaque pas les traces d’une vie éteinte ou d’une activité anéantie. Ici rien ne dissimule aux yeux de l’homme le néant de ses œuvres; elles s’en vont toutes lentement en poussière sans qu’il s’efforce d’en retarder la chute, et ces poussières s’entassent et se confondent.
(1) En creusant les fondations du couvent autrichien, on a trouvé trois maisons bâties l’une au-dessus de l’autre.