‹ En OrientChapitre 62 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

En présence des émotions que Jérusalem fait naître, c’est à regret que le voyageur se heurte contre ces questions si longtemps débattues et auxquelles il ne peut consacrer qu’un court examen. Mais qu’importent pour lui ces points nébuleux ? Qu’on trouve ou non la place exacte où se posa le pied du Messie, il n’en est pas moins certain qu’ici Jésus a vécu, que c’est ici qu’il a souffert, ici qu’ont retenti ses paroles, ici qu’il a répandu ses bienfaits. La colline en face de ma fenêtre n’est-elle pas ce mont des Oliviers où il aimait à venir s’asseoir, et son doux regard ne s’est-il pas souvent porté, comme peut se porter le nôtre, sur ce magnifique panorama des montagnes de Moab, dorées au soleil couchant, de si magiques reflets! La nature n’est pas seule à conserver ces traces que les hommes ont tant détruites près de moi: je vois encore passer le pharisien que le Seigneur s’efforcait de ramener, le scribe ou le docteur de la loi, l’aveugle auquel il rendait la lumière, le lépreux surtout dont il changeait les gémissements de douleur en tressaillements d’allégresse. La première rencontre d’un lépreux m’a reporté avec plus de force que tout le reste à l’époque du Messie. En entendant les cris de ces pauvres êtres assis à l’écart sur le bord du chemin, en les voyant lever leurs mains suppliantes, j’ai compris l’étendue de l’épreuve et l’immensité du bienfait (1).

C’est ici qu’il faut lire la Bible si l’on veut en saisir es beautés, la vérité profonde, et depuis que je suis à

(1) Les lépreux habitent de petites maisonnettes basses contre le mur intérieur de la porte de Sion. Il leur est permis de mendier, mais à la condition de s’asseoir hors de la ville et de ne pas s’approcher de ceux dont ils sollicitent l’aumône. Ces malheureux sont au nombre de quarante environ : ils se marient entre eux, gagnent la maladie vers l’âge de treize- à quatorze ans et meurent jeunes.

Jérusalem, il me semble comprendre mieux que jamais la merveilleuse histoire de la rédemption. Les Juifs cependant ne l’ont pas comprise, et pour apprendre à connaître les Juifs, c’est dans la cité de David qu’il faut venir. Ils s’y divisent en deux classes, les étrangers et les nationaux; et si dans la rue on coudoie aussi bien le Polonais sous son bonnet fourré, le Portugais sous son grand chapeau que l’Oriental sous son large turban, entre eux ils mènent une existence distincte et se marient dans leur propre classe. On accuse en général les Juifs étrangers d’être de la pire espèce, tandis qu’on s’accorde à rendre un témoignage de bonté et d’honnêteté à ceux qui n’ont pas quitté le pays. Ceux-ci se subdivisent eux-mêmes en plusieurs sectes, parmi lesquelles les Karaïtes jouent un rôle important. Les femmes juives orientales portent encore sous le voile le turban en pointe que leurs compatriotes avaient en Europe dans le moyen âge, et que j’ai vainement cherché ailleurs. Ils sont du reste fort attachés à leurs anciens usages, trop même, car l’établissement d’un hôpital et de plusieurs écoles les a, dans le principe, beaucoup contrariés. A vrai dire, la première fois qu’on leur proposa ces institutions, ils chassèrent de la synagogue celui qui venait, de la part d’une coreligionnaire de Vienne, leur offrir le moyen de les fonder. Ils craignent que toute innovation civilisatrice ne détruise cette unité qu’ils s’efforcent de maintenir malgré les temps et la persécution.

M. de ^Rotschild , leur bienfaiteur avec sir Moses Montefiore, leur fait bâtir un hôpital et une synagogue. Ils apportent à leurs cérémonies toute la pompeuse gravité orientale. Dans la vie privée, ils habitent misérablement trois ou quatre familles dansune même chambre, voulant dérober ce qu’ils possèdent à l’avidité du pacha.

Page 1