PREMIÈRE PARTIE
prépondérance qui, depuis lés croisades, avait toujours appartenu à leurs rivaux. La France, ils le savaient trop bien, occupée des guerres de l’Empire, ne pouvait arrêter les yeux sur la Palestine. Toujours est-il que les Grecs en ont profité pour s’approprier plusieurs autels que les Latins possédaient auparavant, et qu’ils ont remplacé par une inscription slave les paroles latines qui se lisaient autour de la chapelle du tombeau. Les Latins s’en vengent en jetant le doute sur l’authenticité de chaque souvenir qui se rattache aux autels des Grecs.
C’est ainsi que l’élément humain vient aujourd’hui, comme au temps du Christ, mêler ses discordances aux plus saintes émotions. S'il est un lieu sur la terre où devrait régner la tolérance , n’est-ce pas ici, où le Sauveur, que tous adorent, a dit à tous : « Aimez-vous les uns les autres, » et nulle part, hélas, on n’est plus divisé que dans la cité sainte où retentirent les paroles de la charité divine ! Faut-il aggraver encore le reproche en ajoutant que ces dissenssions ne s’éteignent pas chez ceux qui professent le même culte et la même croyance : deux ordres religieux se disputeront la même église, une secte s’irritera de ce que le juif converti est venu, non chez elle, mais chez sa voisine, demander une place à la communion.
Tous les cultes essayent, chacun de son côté, de gagnera Jérusalem la plus large part d’influence possible; aussi les moindres parcelles de terrain auxquelles on peut attacher un souvenir se vendent un prix presque fabuleux.
Les Arméniens sont comparativement les plus riches, car ils ne logent que des pèlerins et ne soutiennent pas, comme les Latins et les Grecs, toute une pôpulation fixe de coreligionnaires établis à Jérusalem et qui vivent aux dépens des couvents. Les Russes, protecteurs naturels
de l’Église grecque, l’emportent néanmoins par le prix qu’ils n’hésitent jamais à donner quandil s’agit d’augmenter leurs possessions : pour faire comprendre l’étendue de leurs progrès, il suffit de citer ce fait, qu’ils viennent de décider l’érection de treize établissements nouveaux, dont quatre â Jérusalem, un à Bethléem, un à Saint-Jean du Désert, un à Ramleh, un à Jaffa, un à Nazareth, un à Caïfa, un à Saïda, sans compter leur recente acquisition de presque tout le village de Béthanie. Le nombre des pèlerins grecs justifie en quelque sorte cette extension. Ils abondentà Jérusalem, où ils arrivent vers le raoisd’octobre ou de novembre pour ne repartir que le lendemain de Pâques, départ solennel où ils traversent la ville portant en triomphe leur diplôme de sainteté (1). Il est vrai que cette joie succède à de regrettables désordres, et les Turcs doivent avoir une triste idée de cette religion qui les oblige le samedi saint à garder l’église les fusils chargés, afin d’établir l’ordre au milieu de ces pèlerins venus de loin pour prier et bénir, et occupés à lutter les uns contre les autres dans le sanctuaire le plus sacré pour eux. Rien n’égale le tumulte de cette foule de gens avides d’allumer leur cierge au prétendu feu céleste que les prêtres grecs leur présentent à travers une étroite ouverture. Dans leur exaltation religieuse, ces pauvres gens sont si prodigues de leur argent, que le gouvernement russe s’est vu contraint d’établir la mesure, obligatoire pour eux, de déposer, à leur départ de leur pays, le prix de leur passage de retour : avant cette précaution, ils dépensaient tout à Jérusalem en messes et en indulgences, revenaient deminus à Jaffa, et devaient être ramenés gratuitement.
(1) Tout pèlerin latin reçoit, au couvent de Saint-François, un diplôme attestant sa venue à Jérusalem; les diplômes grecs sont plus grands et souvent couverts de riches ornements.