PREMIÈRE PARTIE
Que deviendra Jérusalem, cette ville de souvenirs à laquelle chaque jour m’attache davantage, et où l’on retrouve, selon la belle expression d’un ecclésiastique que j’y rencontrai, un peu de poussière de tous les siècles et de tous les pays ? Est-il probable que les musulmans la conservent longtemps? Quant aux Juifs, ils sont trop hostiles au progrès pour parvenir à rien fonder, et les chrétiens n’ont-ils pas oublié ces paroles entendues dans les pleines de Bethléem : « Paix sur la terre, bonne volonté parmi les hommes ? »
Ce qui porterait à croire la domination turque vacillante, c’est l’épouvantable désordre de l’administration. Le pacha actuel, Soraya, malgré ses manières charmantes et policées, est un petit tyran qui ne s’inquiète guère des ordres venus de Stamboul. Les vols, qui sont fréquents, étaient, il y a peu de temps encore, dirigés par le chef de la police. Ses agents l’informaient de l’absence d’une personne riche ; il faisait barrer la rue et pillait à son aise. Les indigènes portaient plainte et, de même que pour les cas de meurtre, on ne découvrait jamais rien. Un Américain dénonça l’employé; il s’appuyait sur des preuves irrécusables. On se demande ce qu’il en advint, si le coupable fut décapité ou si l’ emprisonnement fut jugé une peine suffisante. . . Il fut nommé gouverneur de Gaza; voilà la justice du pays. Il est vrai que si l’on sonde le fond des choses, on découvre parfois que le vol de l’employé subalterne profite à l’employé supérieur, de celui-ci remonte au pacha, et qui pourrait dire où s’arrête cette progression ?
Les quelques tentatives de réforme commencées à Constantinople n’ont pas trouvé le moindre écho dans une province éloignée; les pachas sont de vrais proconsuls qui spolient leurs gouvernements à leur profit. Quarante à cinquante assassinats criants sont commis
chaque année, et Soraya refuse toujours de livrer un seul coupable; chaque jour la sûreté diminue ; on n’ose plus s’aventurer hors de la ville dès que le soleil est couché, et l’on massacra il y a quelques mois une vieille dame anglaise avec une cruauté révoltante.
D’ailleurs, les chrétiens indigènes sont mal traités par les Turcs : en leur adressant la parole, ils doivent les appeler mon maître et s’intituler eux-mêmes votre esclave, ce qui n’est pas une formule de politesse orientale, mais le résultat d’une contrainte positive.
La présence des consuls inspire, il est vrai, quelques ménagements, mais leur rôle entre les raïas et la Porte est de prêter aux premiers leur influence morale plutôt que leur aide matérielle. En effet, les sujets chrétiens de la Porte ou raïas sont sous la protection collective des cinq grandes puissances, mais ils ne cessent pas pour cela de se trouver sujets de la Turquie et d’être, par conséquent, soumis à toutes les exigences du suzerain. C’est ici l’occasion de noter que le protectorat de la France sur les saints lieux lui est commun avec l’Angleterre, l’Autriche, la Prusse et la Russie, et que son action spéciale ne s’étend que sur les établissements latins, c’est-à-dire sur les moines et les églises catholiques romaines, qu’elle a le droit de protéger, par suite d’un acte conclu en 1740, quelle que soit leur nationalité evropéenne. Elle n’a pas ce même droit visà-vis des sujets turcs qui embrasseraient la foi catholique romaine et qui retomberaient alors sous la protection collective des cinq grandes puissances. La Russie serait disposée à laisser en entier à la France ce protectorat catholique romain, à la condition d’obtenir le protectorat exclusif sur les grecs, mais il est aisé de concevoir l’immense part d’influence que lui donnerait cette nouvelle organisation.
Samedi matin, à dix heures, nous montions à cheval et nous quittions Jérusalem pour une excursion de trois jours. J’avais eu le bonheur de trouver deux compagnons, des Allemands comme le sont la plupart des touristes que je rencontre en Syrie. Nous étions conduits par mon drogman, le meilleur guide que j’aie vu dans ma vie errante, un Arabe chrétien du Liban, aux grands yeux noirs, au teint basané. Depuis quinze jours que nous faisons route ensemble, je 'l’apprécie tous les jours davantage ; grâce à son industrie, je trouve au milieu du désert quelques-uns des conforts de la vie parisienne; partout où nous arrivons je n’entends qu’un cri : «Ah! Micaïl! Bonjour, Micaïl ! » et des poignées de main et des accolades! Doué d’un courage à toute épreuve, il fait trembler les voleurs et les pillards ; mais s’il est presque terrible dans sa colère, il est impossible d’être meilleur que lui dans la vie ordinaire ; rien n’altère sa bonne humeur, sa verve est intarissable. Mon brave Michel Roz, vous m’avez fait passer de si bons moments, vous m’avez si souvent distrait pendant les fatigues de la route , que votre pensée s’identifiera plus tard pour moi avec tous les heureux souvenirs de mon voyage.
Nous avions trois Bédouins d’escorte, le cheik M’hmet, son fils Sem et son aide de camp Slémen ou Salomon, armés de pied en cap avec fusil, carabine, pistolets et lance gigantesque. Leur présence est indispensable, car la route est peu sûre, leurs camarades prélevant à main
armée un tribut sur tout voyageur qui visite le Jourdain. Quand on ne les prévient pas, ils vous dépouillent entièrement, et ne consentent pas toujours à laisser à leur victime un vieux manteau pour se couvrir. On s’en garantit en faisant avec eux un contrat, en présence du consul : ils s’engagent, moyennant finance, à vous protéger contre les voleurs, c’est - à - dire d’abord contre eux-mêmes, et ensuite contre certaine tribu ennemie assez mal disposée. Pour avoir la paix avec l’autre tribu, ils étaient convenus de lui payer deux charges de chameau, mais ils ont oublié leur promesse, en sorte que leurs créanciers s’ en vengent parfois sur le voyageur.
Nous sommes sortis par la porte de Saint-Étienne, et, gravissant l’autre côté de la vallée, nous avons tourné la montagne des Oliviers, puis deux prolongations de la chaîne qui nous conduisirent à Béthanie, la demeure de Lazare. Béthanie n’est plus qu’un hameau en ruines : au milieu de ces misérables débris, on nous mène dans un sépulcre profondément creusé sous terre ; un corps, il est vrai, a pu reposer à cette place, mais les formes extérieures, altérées par des constructions du moyen âge, ne rappellent en rien la tradition évangélique. Après Béthanie, le chemin s’enfonce de plus en en plus dans une gorge étroite, et pendant quatre mortelles heures d’une route monotone, aride, rocailleuse, nous descendons peu à peu au pied du mont de la Quarantaine, dans la vaste plaine de Jéricho.
Les mots de la parabole reviennent alors à la mémoire: Un voyageur descendait à Jéricho , et l’on comprend qu’on pourrait aujourd’hui, comme jadis, être assailli par les voleurs... mais serait-on secouru par le bon samaritain?
Le mont de la Quarantaine, dont les cimes se découpent sur un ciel pur et dont les flancs escarpés recèlent