‹ En OrientChapitre 74 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

quelques sombres grottes, est indiqué comme le lieu où Jésus jeûna et pria pendant quarante jours. Au pied, cachée dans les tamarisques, jaillit une petite source qui serait insignifiante en Europe, mais qui ne saurait couler inaperçue dans un pays où le moindre ruisseau est si rare et si apprécié. C’est la seule dans une assez grande étendue de terrain, et la position répond à celle de la fontaine dont le prophète Élisée corrigea l’amertume. Tandis que nous abreuvions nos montures, les Bédouins nous donnèrent le spectacle d’une chasse au sanglier qui fournit au repas du lendemain. L’admirable plaine pour chasser! Les perdrix, les lièvres, les canards sauvages, les tourterelles partent de tous côtés, les sangliers s’y prélassent, les gazelles y bondissent, l’aigle plane sur vos têtes et parfois le tigre surprend le voyageur. A Jérusalem, on ne mange presque aucun gibier, car le chasseur craint le Bédouin, qu’il sait être à l’affût d’une autre proie.

De cette ville des palmiers renversée par Josué, il ne reste que d’imperceptibles ruines. Nous campâmes près d’affreuses masures, auxquelles les voyageurs accordent encore le nom de Jéricho : les habitants mêmes leur donnent celui d’Eriha, le parfum, que justifient les senteurs aromatiques exhalées par les gommiers qui les entourent. Quand on peut jouir d’une si belle soirée, il en coûte de s’enfermer sous la tente. A nos côtés les Bédouins avaient dressé les leurs, et nous rappelaient l’époque des patriarches. C’est ainsi que vivaient Abraham, Loth et Isaac, et dans cette même vallée du Jourdain, ils ont plusieurs fois planté leurs tentes. C’étaient des cheiks dont la puissance s’accroissait en proportion des victoires remportées par eux sur les cheiks d’alentour, que la Bible appelle des rois, après lesquelles victoires de nouvelles tribus venaient recon-

naître la suzeraineté et demander le secours du patriarche vainqueur. J’admire ici l’étonnante conservation de ces coutumes d’il y a plusieurs milliers d’années, beaucoup plus faciles à retrouver que ne le seraient les traces de nos sociétés d’il y a trois ou quatre siècles.

Il est, pour ainsi dire, impossible de revivre dans tous les détails de l’existence européenne; de 1400 à 1500, plus d’une lacune se présentera, malgré les recherches et les mémoires, tandis que la vie intime d’un Abraham se retrace en entier devant nous, sans que le moindre effort d’imagination soit nécessaire pour compléter le tableau. La vie nomade est la raison même de cette conservation : tandis que les maisons et les villes tombent ou changent de forme, et entraînent des altérations profondes de civilisation et d’habitudes , une tente ressemble à l’autre, les bêtes de somme nécessitent les mêmes pâturages, les difficultés d’un transport fréquent exigent la même simplicité de besoins, la même pauvreté de vie.

Pendant la nuit, les hyènes bercèrent notre sommeil de leurs lamentables gémissements, et à quatre heures du matin il fallut nous préparer à partir. Quatre heures du matin le M novembre ! Je sors de ma tente et je respire un air tiède et embaumé; sur toute ma route j’ai trouvé les nuits fraîches, mais ici la température est déjà suffocante. La lune brille d’un éclat dont nous ne saurions avoir l’idée dans nos froides régions : toute la plaine s’illumine à cette belle lueur, et des deux côtés les montagnes s’étagent en longs échelons violacés. Peu à peu apparaissent les premiers symptômes de l’aurore, les teintes plus claires, les tons plus dorés, et le soleil nous verse déjà des rayons brûlants quand nous approchons des bords du Jourdain.

Les gommiers et les épines du Christ ( RJkmïmus

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