PREMIÈRE PARTIE
tagne, est bâtie une tour très-élevée, et depuis cette tour, sommet du triangle, jusqu’au fond du précipice où coule le torrent du Cédron, descendent des deux côtés de longs murs crénelés. Au bas se trouve l’église, et sur une hauteur voisine une seconde tour défend l’approche du monastère. On n’y peutpénétrerqu’ avec une lettre du patriarche grec de Jérusalem; sans cette précaution, le voyageur est impitoyablement renvoyé, avec menace, s’il prolonge les pourparlers, d’être repoussé par la force. S’il est muni de la lettre, une corbeille attachée à une corde descend d’un étroit soupirail; e^le remonte avec l’écrit et bientôt la poterne s’ouvre.
Le coup d’œil est plus que surprenant. On entre à micôte, et l’on trouve en haut, en bas, de tous côtés enfin, des remparts où le mortier unit la maçonnerie au roc même, d’énormes fragments de roc qui surplombent, des grottes dans le rocher, de longues murailles pour contenir les terrains, des étages superposés et des escaliers en tous sens destinés à unir ces diverses fortifications. En bas, disais-je, est bâtie l’église, surmontée d’une coupole blanche, soutenue par de gigantesques assises en échelons dont les fondements reposent près du lit du torrent.
L’intérieur est décoré, comme les basiliques grecques, de peintures enchâssées dans l’or. En avant de l’église, on visite la chapelle qui renferme le tombeau du saint, la caverne où il vécut pendant plusieurs années en compagnie d’un lion, et les cellules souterraines des cénobites. Le couvent possède une terrasse charmante : elle domine le ravin si rocailleux et si sombre, où l’on prétend que les tigres viennent souvent dévorer pendant la nuit les débris que les moines y jettent; je n’ai entendu que les chacals hurler dans les ténèbres. Un vieux palmier, contemporain de saint Saba, prospère
seul dans ces solitudes, dernier vestige de la nature fleurie dans cette retraite sévère et désolée.
Saint Saba fonda le couvent en l’an 500, pour réunir dans une laura (1) les nombreux anachorètes qui vivaient isolés dans ces montagnes. Il était autrefois trèspeuplé; aujourd’hui il est habité par trente moines, hommes courageux qui manient le fusil aussi bien que le rosaire, car le monastère est souvent attaqué par les Bédouins, et ces derniers n’ont jamais l’avantage. Les Bédouins arrivent de l’autre bord du Jourdain, où ils vivent sans iois, et l’on prétend même sans culte. Telle est la crainte que les Arabes inspirent aux moines, que même ceux de notre escorte ne purent franchir l’enceinte du couvent et nous quittèrent à notre arrivée à Saint-Saba.
La salle des voyageurs, dans un petit bâtiment perché au-dessus du ravin, est voûtée à l’intérieur, et de cette voûte descend une lampe. Tout autour règne un divan couvert de tapis de Turkestan; nous y avons passé une excellente nuit, après avoir encore joui, à la clarté de la lune, de l’effet de cette construction gigantesque.
A la sortie de Saint-Saba le panorama est splendide : derrière les tours et les créneaux, on voit se dérouler quatre chaînes de montagnes aux tons différents (2). Trois heures après nous atteignons Bethléem, qu’on
(1) Les Jauras ont , dans la religion grecque, une importance que ne possèdent pas les autres monastères. Le nom vient du grec, chemin creux. On en trouve plusieurs en Grèce et dans la Palestine, trois seulement en Russie : ce sont les couvents d’Alexandre-Newski, à Saint-Pétersbourg; de Troïlzka, près de Moscou, et du Petcherski, à Kief.
(2) J’insiste beaucoup sur les couleurs et la lumière; mais, en Orient, c’est la lumière qui joue toujours le grand rôle, non-seulement dans la nature extérieure, mais aussi, par une suite iné vitable, dans l’imagination et dans la poésie du peuple.