PREMIÈRE PARTIE
voit de loin, la vraie ville située sur la montagne. On indique vaguement une des pentes qui l’avoisinent comme la colline des Pasteurs. Les habitants, pour la plupart chrétiens, sont paisibles et laborieux. Les uns cultivent les champs d’oliviers et de vignes qui les entourent, les autres travaillent la nacre, le bois d’olivier et l’asphalte, et en façonnent les objets achetés par les pèlerins. Les femmes sont belles et portent une coiffure particulière qui leur sied. Bethléem, tout en restant stationnaire, a néanmoins cessé d’être la plus petite entre les milliers de Juda, parce que, autour d’elle, tout a décru en Palestine.
A une distance de la ville d’environ cinq minutes et sur l’emplacement de la Nativité, les Grecs, les Latins et les Arméniens ont élevé trois couvents contigus, dont chacun possède son église correspondante à la même grotte où chacun a son autel. Ici, comme toujours, les constructions postérieures empêchent de comprendre l’aspect primitif du lieu. Lorsqu’on est descendu de l’église latine de Sainte-Catherine, par vingt -huit marches, dans un couloir souterrain et obscur où reposent les corps de saint Jérôme, de saint Eusèbe, de sainte Paule, d’un des Innocents (U), qu’on entre de là dans une grotte basse et voûtée, on éprouve une difficulté extrême à se croire dans l'ancienne étable où le nouveau né reposa dans une crèche.
Cependant il n’est pas tout à fait impossible que ce soit là : cette grotte est taillée dans le roc, et les caves souterraines servaient autrefois souvent d’habitation; seulement, dans ce cas, il devait exister une autre entrée dont la trace est perdue. La chapelle de Saint-Jérôme, où s’écoulèrent les dernières années de sa vie, répond beaucoup mieux à ce que devait être le lieu de la Nativité. Quoi qu’il en soit, la grotte est d’un effet saisissant, inondée parla lumière de lampes nombreuses, qui permet
d’en embrasser les détails. La longueur est de quarante pieds environ, les parois sont recouvertes en marbre brun. Sous le grand autel, appartenant aux Grecs, une plaque en marbre porte un soleil d’argent à quatorze rayons, avec cette inscription : Hic de Virgine Maria Jésus Christus natus est (1).
Les Latins possèdent l’autel voisin, celui de la Crèche: il forme une petite grotte secondaire, qui renferme également l’autel des Rois Mages. Un de nos compagnons, dans l’élan de sa ferveur, s’était agenouillé à l’autel de la Nativité ; le moine qui nous accompagnait le frappa légèrement sur l’épaule en lui disant : «Ne faites pas là votre prière, monsieur, cet autel est aux Grecs; venez plutôt au nôtre qui se trouve à côté. » Quand donc tous les hommes comprendront-ils qu’on peut prier et bénir Dieu partout ?
Un escalier monte de chaque côté de la grotte et aboutit, dans la grande église de la Nativité, au magnifique chœur des Grecs, couvert d’or et de peintures, et dont le maître-autel, plus élevé de quelques marches que le reste de l’église, occupe la place au-dessus de la chapelle souterraine. Le bras gauche du transept appartient aux Arméniens. Un mur sépare malheureusement le chœur et le transept du reste de la basilique. Ce mur est un acte de vandalisme imaginé par les Grecs, comme solution d’un différend semblable à celui de la coupole du Saint-Sépulcre. Dans l’espoir de s’assurer la propriété exclusive de la nef, les trois communions se disputaient le droit de la restaurer : grâce au mur, elle est isolée de l’église même, restée sous la suprématie
(1) Au moment de la guerre d’Orient, les schismatiques voulurent remplacer, par une inscription grecque, celle dont les lettres latines semblaient contester leurs droits. 11 en résulta une querelle féconde en orages.