PREMIÈRE PARTIE
La route dure trois quarts d’heure et se termine par un nouvel et décisif embarquement, sur la Sofia , le plus beau steamer de la compagnie danubienne. C’est dans le voisinage de la petite ville valaque de Turn Severin: elle ne se révèle que par un corps de garde, d’où nous arrive une sentinelle, qu’on place à l’entrée du bateau, simple précaution de douane. L’immobilité du soldat, qui pendant deux heures n’a remué ni la tête ni la main droite placée sur le canon de son fusil, le fait ressembler à une statue enveloppée d’un uniforme. Cel uniforme est peu gracieux : il se compose d’une longue tunique de laine noire, sur laquelle se croise une veste semblable garnie de basques; la veste et la tunique sont décorées d’un rang de boutons en métal et de parements en laine blanche. Un ceinturon blanc retient la petite cartouchière placée derrière le dos; le pantalon est noué comme des guêtres et aboutit à des sandales de paille tressée, dans le genre des zapatcs espagnols. Ils ont heureusement conservé le bonnet national.
La Valachie a six mille soldats, qui portent le même uniforme, sauf la couleur des parements : la garde de i’hospodar est vêtue de rouge. Le drapeau valaque est tricolore, bleu, jaune et rouge; l’écusson, un aigle vu de profil. La Moldavie possède également six mille hommes de troupes régulières.
Jeudi, 7 octobre 1858.
Nous dépassons aujourd’hui quelques villages turcs, car, en face de la Valachie, la Bulgarie succède à la Servie: ce sont de misérables agglomérations de huttes semblables à des" meules de foin, rarement pourvues de minarets. Vient ensuite une grande et vieille fortification crénelée, et flanquée de vingt-trois tours sombres et en ruine : c’est Nicopolis, dans les environs de laquelle
Bajazet remporta ses deux grandes victoires, l’une sur l’empereur Sigismond, l’autre sur les chevaliers français et Jean sans Peur. Plus loin paraît Roustchouk, répandue comme une vraie ville turque au milieu de jardins et d’espaces sablonneux. A la fois ville turque et presque ville frontière, puisqu’elle n’est séparée de la Valachie que par le Danube, Roustchouk participe des deux éléments; les querelles internationales sont décidées par un conseil composé de délégués de tous les nationaux, y compris les juifs, ce qui est à remarquer comme un cas de tolérance fort rare. Cependant ici déjà l’on trouve cette tendance commune aux sujets de l’empire turc à se mettre sous la protection des consuls, afin d’être garantis contre le gouvernement arbitraire des pachas.
Moins d’une heure après, à Giurgevo, rive gauche, tout notre beau monde valaque s’envole pour Boukharest, qu’on atteint après dix-huit heures de poste dans de' mauvais chemins.
Vendredi.
Ce matin on crieSilistrie. Une petite forteresse presque imperceptible s’étend au loin sur un mamelon, et près du fleuve se développe une ville avec beaucoup de mosquées; mais ici, pour l’effet, qui voitun minaret en a vu cent; c’est toujours la même flèche élancée, coupant 1-e paysage par sa ligne blanche et droite.
L’aspect du pays a considérablement changé. Adroite ce sont les plaines turques, à gauche les prairies roumaines, mais sur les deux rives la culture paraît négligée. Ce même jour nous voyons le port d’Ibraïl, par où passe le commerce valaque et nous arrivons à Galatz, où débouche celui de la Moldavie.
A Galatz le navire s’arrête, la société se partage,