LES ÉVÉNEMENTS DE SYRIE
C’est dans Alexandrie que j’ai arrêté ce journal il y a trois ans ; c’est dans Alexandrie que je le reprendrai. J’étais seul alors. Aujourd’hui des amis bien chers m’accompagnaient, .et nous allions transporter dans la vie nomade l’intimité de la famille. Le voyageur isolé ne réagit que sur sa pensée muette, son enthousiasme ne trouve point d’écho qui l’augmente, et ses remarques perdent à ses yeux mêmes la moitié de leur mérite. Combien il est différent de partir avec ceux qu’on aime, de voir, d’étudier, d’admirer ensemble ; et de plus, si j’ose le dire, de préparer pour les longues soirées d’hiver une provision commune de soleil, une ample moisson de souvenirs et d’émotions sincèrement partagées !
Avant de visiter l’Egypte, j’ai revu ces lieux saints qui m’avaient laissé une impression si profonde. Cette seconde excursion à Jérusalem et sur les côtes de Syrie m’a permis de constater les changements amenés par
un intervalle de trois années, et de reconnaître où en étaient les améliorations projetées, les progrès entrevus. Il est rare en Orient qu’un espace de temps aussi limité change d’une manière sensible les hommes ou les choses: tout n’y marche que lentement vers une solution encore nébuleuse. Ces trois années cependant ont été marquées par des événements importants, dont il était aisé de prévoir fimminence sans qu’on pût en soupçonner la gravité.
Lorsque je quittai le Liban en décembre 1858, je m’attendais, ai-je dit alors, à de prochaines escarmouches ; on pouvait pressentir cette agitation mal dissimulée qui précède toute explosion des passions humaines. Mais les massacres qui, préparés depuis plusieurs mois, ont éclaté en juin 1860, et ne se sont arrêtés, grâce à l’intervention européenne, qü’ après avoir semé de ruines et de sang les parties les plus peuplées de la Syrie du Liban; ces massacres n’étaient pas un de ces éclairs fugitifs où la haine de Druse à Maronite, de Maronite à Druse se fait jour pendant un intervalle plus ou moins long. Les annales si troublées du Liban en font foi, souvent un village s’arme contre un autre village, une ligue se forme entre Druses pour anéantir les demeures et les maisons de leurs ennemis, entre Maronites pour guetter au passage les Druses et fondre sur eux. Ici le cadre était infiniment plus étendu, et si le nom des Druses et des Maronites a retenti le plus haut dans la querelle, c’était pour dissimuler le vrai fond de la question derrière le souvenir des anciennes rivalités.
En effet, des deux côtés la scène est agrandie. Ce n’est plus la vieille lutte des deux races du Liban; car si, d’une part, les Turcs, les Bédouins, les Métoualis ont joué un rôle au moins aussi considérable que les Druses, de l’autre, les Maronites n’ont pas été les seuls attaqués,