DEUXIÈME PARTIE
les seules victimes, et Damas, où l’église grecque l’emporte par le nombre sur les autres communions chrétiennes, en fournit la preuve évidente.
En un mot, c’est plus haut qu’il faut chercher le principe de la lutte ; c’est l’alliance contre le christianisme des éléments qui lui sont opposés; c’est peut-être un dernier effort de cette monarchie musulmane qui; s’effondrant de toutes parts, a voulu, en les affaiblissant, en les frappant de terreur, arrêter ceux de ses sujets chrétiens qu’elle sentait désireux d’échapper à son étreinte et prêts à secouer son joug.
Tel est, ce me semble, le vrai nœud auquel toute la question se rattache. On s’est beaucoup déchaîné contre les Druses, trop peut-être; jamais assez contre ceux qui, poussant en avant les chrétiens pour leur donner le tort de la première attaque, s’abritent derrière les Di mses et les abandonnent ensuite comme des boucs émissaires.
Le premier point indubitable, c’est que le gouvernement turc a donné l’impulsion. Comment expliquer, sans des encouragements partis de l’autorité supérieure, ce formidable bouleversement de la Syrie entière quand les garnisons étaient nombreuses, tandis qu’au contraire le pays avait joui d’un calme profond pendant la guerre de Crimée, époque où trois mille hommes à peine suffisaient pour y maintenir l’ordre. Il y a plus, la garnison turque elle-même a pris une part active dans les massacres : à Damas, les soldats musulmans figuraient, les uns déguisés, les autres dans leur uniforme turc, au premier rang des asssassins. Le gouvernement a nonseulement permis, il a provoqué les événements de Syrie : dans quel but? Le système turc a toujours été de diviser pour mieux régner, mais l’influenee dominante du christianisme dans le Liban menaçait de changer le
fractionnement des forces de tous en une suprématie véritable de quelques-uns.
Une supposition que j’ai plus d’une fois entendu répéter en Syrie, c’est qu’un voisin puissant auràit engagé la Porte à contenir ses sujets chrétiens. Ce conseil aurait été donné dans cette alternative d’espérance, ou que les raïas maltraités émigreraient en Russie (de même que beaucoup de Circassiens ont émigré en Turquie), ou que ce redoublement de sévérité provoquerait une crise générale dans laquelle l’empire turc, usant ses dernières forces, laisserait enfin prévoir pour le czar, sinon la possession immédiate de Constantinople, au moins la fondation de petits dynastes sur lesquels la Russie exercerait, par la religion, une autorité suzeraine.
Sans nous arrêter à un calcul, odieux s’il était vrai, il paraît certain que la Turquie avait, dans les derniers temps, pris ombrage de l’accroissement de la prépondérance chrétienne. R est douloureux d’ajouter que les chrétiens ont, en quelque sorte, fourni des armes à leurs adversaires. Rs ne se contentaient pas dans le Liban de s’étendre avec calme et de se raffermir en silence. 11 semblerait que la nature impétueuse du Sud ne leur permît pas de retenir leur expansion : jusque dans les centres musulmans, ils organisaient leurs processions, sonnaient leurs cloches trop près des Druses, et, dans les villes, affectaient trop souvent une jactance et une hauteur de langage qui produisirent plus d’un résultat fâcheux. Aucune étincelle n’est sans conséquence, lorsqu’on la fait jaillir aux abords d’une poudrière. Les Maronites eux-mêmes le reconnaissent aujourd’hui : « Nous étions imprudents, nous disent-ils, nous nous croyions forts, nous nous sentions soutenus par l’Europe. » Hélas, l’Europe est encore trop loin pour s’interposer à temps entre les victimes et les bourreaux 1