‹ En OrientChapitre 82 sur 161 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La Turquie s’aperçut de cette confiance des chrétiens en eux-mêmes : elle crut le moment venu de leur prouver qu’elle ne renonçait pas à ses droits sur eux, d’arrêter ainsi l’influence étrangère par un coup d’État terrible, et de mettre pour longtemps hors de combat ces vassaux hardis et remuants. Elle embrassa dans un même réseau non-seulement le Liban et Damas, mais encore le littoral jusqu’à la Palestine , et les livrant aux Druses qui depuis tant d’années enviaient leur prospérité nouvelle, aux Métoualis toujours prêts à verser le sang, aux Bédouins toujours disposés au pillage, elle se réserva de les aider en secret et d’empêcher toute défense collective des Maronites qui eût pu s’opposer à cette extermination. En un mot, le gouvernement turc imagina une Saint-Barthélemy pour prévenir des résultats chimériques ; les effets ne répondirent que trop au programme tracé d’avance. Les noms de Deïr-el- Kammar. et de Zaachlé résonnent le plus tristement dans l’histoire de ces jours affreux; mais que de scènes moins célèbres, mais non moins lamentables, que de meurtres isolés ont ensanglanté tous les alentours ! Enfin les massacres de Damas ont mis le comble à ces horreurs : soldats turcs cherchant dans le pillage une paye qu’on leur fait longtemps attendre, Druses assouvissant leur férocité naturelle et une fois entraînés ne connaissant plus de bornes, Bédouins de la montagne attirés par les dépouilles et les vendant à vil prix, se sont rués comme des bêtes sauvages sur la malheureuse population chrétienne et ont anéanti toutes les traces de la civilisation et du progrès.

N’est-il pas consolant, du milieu de ce tableau sinistre, de voir se dresser cette grande figure d’Abd-el-Kader, l’enfant du désert qui, après avoir lutté contre la civilisation européenne dans le sentiment de son indépen-

dance patriotique , s’oppose à l’islamisme lui-même lorsque ses défenseurs violent le droit des gens et les principes de la justice ?

Les fonctionnaires turcs ont presque tous pactisé avec les agresseurs. Sans l’arrivée fort opportune d’une frégate russe à Beyrout, les chrétiens de cette ville eussent éprouvé le sort de leurs coreligionnaires : à Saïda, leurs propriétés ont été dévastées par les Métoualis ; à Saint-Jean-d’Acre, le pacha permettait le massacre lorsque l’intervention énergique d’Aghil-Aga, une des plus curieuses figures de la Syrie, vint empêcher tout désordre. Aghil-Aga, chef indépendant que la Porte nomme son administrateur pour ne pas avoir à reconnaître en lui un rebelle trop difficile à soumettre, établit son camp aux environs de la ville et menaça de mettre lui-même tout à feu et à sang, si la vie et les biens des chrétiens n’étaient pas respectés.

L’attitude des chrétiens pendant ces événements a surpris. Peu d’entre eux ont opposé à leurs ennemis une résistance sérieuse; arrogants dans la prospérité, ils ont instantanément faibli, et Ton a vu arriver aux portes de Beyrout des Maronites fuyant en masse devant quelques assaillants. On aurait tort, je crois, d’attribuer à la pusillanimité ce manque soudain d’énergie. Si les chrétiens se sont laissé égorger sans défendre chèrement leur vie, ce n’est pas le courage physique qui leur a manqué, c’est le courage moral. Que pouvaient espérer ceux de Damas, habitués pour la plupart aux paisibles travaux du commerce dans une ville de luxe et de plaisir, en se voyant cernés par des ennemis dix fois supérieurs en nombre? Quant à ceux de la montagne, quel désespoir pour eux de sentir le gouvernement allié à leurs adversaires, tandis que les puissances amies ne sont pas à portée d’entendre leurs cris de détresse! On

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