DEUXIÈME PARTIE
conçoit assez leur accablement d’esprit ; dans la conviction de leur impuissance à se défendre, on comprend les angoisses de leur fuite solitaire, quand derrière chaque rocher ils pouvaient redouter un ennemi.
Cependant, lorsqu’un calme momentané succéda à ces heures de trouble, un immense besoin de vengeance remplit le cœur des Maronites. Ils avaient surpris et égorgé trois cents Drusesprèsde Damas; ce n’était qu’une goutte de sang pour étancher leur soif de représailles. Ils cherchèrent à former un noyau capable d’amener des résultats importants, et ce noyau prit naturellement pour centre celui du cheik du Liban, qui, pendant les massacres, avait employé toutes ses ressources à recueillir chez lui et à nourrir ses malheureux compatriotes, Joseph Karam. Tous les princes maronites ne méritent, pas un pareil éloge : les uns se sont cachés, les autres, à leur déshonneur éternel, ont sauvé leurs biens en transigeant avec l’ennemi. Joseph Karam organisait son plan de vengeance ; il savait que près de dix mille Maronites accourraient au premier signal. Ce fut alors que l’intervention du consul de France arrêta cette nouvelle effusion de sang.
Depuis vinrent l’occupation française, le procès des Druses, la commission internationale et l’organisation nouvelle.
Si nous jetons maintenant un coup d’œil sur l’état actuel de la Syrie, nous y trouvons deux aspects : l’aspect matériel et l’aspect moral. Les villages maronites se relèvent lentement de leurs ruines. Zaachlé, quoique tous les prêtres aient péri, est celui des foyers chrétiens qui reprend le plus vite, grâce à la voie carrossable qui le relie à Beyrout. Presque tous les chrétiens de Damas ont disparu de la ville. Dix mille ont péri, dit-on : les survivants hésitent à revenir, et que trouveraient-ils,
puisque leurs demeures sont anéanties, toutes leurs églises complètement détruites et le quartier qu’ils habitaient rendu plus désolé et plus désert que le côté de la ville abandonné depuis Tamerlan (le faubourg de Bab- Sharké) ? Les bazars, où les chrétiens occupaient une place importante, ont perdu une part considérable de leur animation, et les ruines de toutes les belles maisons chrétiennes ont privé Damas d’une de ses plus éclatantes splendeurs. La sûreté de tous a diminué; car' si les uns craignent de nouveaux désordres, les autres ne sont pas rassurés encore sur les suites de leurs excès. Les juifs seuls ont prospéré depuis trois ans. Nul n’a songé à les molester, et, rachetant à vil prix les dépouilles chrétiennes, ils ont décuplé leur fortune. On en cite quelques-uns qui, pauvres avant les massacres, possèdent aujourd’hui des demeures somptueuses.
Beyrout n’a pas souffert matériellement, mais les fugitifs y arrivèrent en foule dans les premiers temps : cet encombrement et l’horrible misère quienrésulte^arrêtent le progrès de la ville qui s’était encore développé.
L’aspect moral est profondément navrant. Au premier moment de l’intervention européenne, un éclair de joie se répandit dans tous les cœurs chrétiens : il ne fut pas de longue durée. Lorsque je passai à Beyrout, les escadres allaient repartir, et une angoisse véritable s’emparait des Maronites. En effet, les résultats espérés de l’organisation nouvelle n’ont pas été obtenus : les Druses, un instant terrifiés, ont repris assurance; les Bédouins du Hauran n’ont pas rapporté du fond du désert les fruits de leur pillage; disons plus, les harems n’ont pas rendu les captives chrétiennes ! Ce que le feu a dévasté ne se relève pas, puisque les indemnités servent en partie à enrichir les fonctionnaires chargés de les distribuer, et que le reste est alloué dans une proportion