‹ En OrientChapitre 85 sur 161 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

racontant les terreurs de cette fuite. Il revient d’Europe, où il a cherché quelques ressources pour réparer les désastres, car ils ont tout perdu et sa pensée se reporte avec tristesse aux temps où ils pouvaient, non sans une certaine pompe religieuse, célébrer les fêtes chrétiennes. « Vous rappelez-vous, me dit-il, l’église de la Vierge où le mariage fut béni ? C’était la plus belle de toutes, il n’en reste plus de traces. Toutes celles de Damas sont réduites au même état, ainsi que les sanctuaires de mon diocèse. Nos ornements d’autel , nos couronnes sacerdotales, tout est détruit ou pillé : vingt-quatre prêtres ont péri à Damas, huit Grecs schismatiques, huit Latins, huit Grecs catholiques. »

Une autre délivrance presque miraculeuse fut celle du maître de l’hôtel, à Damas, qui plaça sur la terrasse de la maison le Turc son propriétaire, jurant, s’il laissait pénétrer un seul de ses compatriotes, de le tuer lui d’abord, sa propre femme ensuite, et de se tuer en dernier. Il l’annonce à sa femme et attend. On entoure la maison : « Nous sommes vingt hommes, crie-t-il, et nous vendrons chèrement notre vie. » Grâce à ces énergiques précautions, il fut sauvé lui et les siens.

Enfin mon drogman Micaïl, que j’ai retrouvé à Beyrout, m’a raconté les épisodes de sa propre fuite, lorsque, revenant de Damas, il fut subitement assailli dans la vallée de Bukaa par une troupe de Druses. D’un coup de sa carabine, la seule arme qu’il eût préparée, il abattit le cheval qu’il jugea être le meilleur de ceux de ses adversaires, et ne dut son salut qu’à la vitesse de sa propre monture. D’une traite il galopa jusqu’au moulin pittoresque où nous déjeunâmes il y a trois ans; la soif le pressait fort, mais au moment de se désaltérer il entendit les cris de joie de ses ennemis, occupés à égorger de nouvelles victimes. 11 repartit et vécut ainsi

pendant deux jours, toujours au guet, toujours à cheval, et ne trouvant la sécurité qu’au village d’Éden.

Je passe maintenant aux améliorations et aux progrès accomplis depuis trois années. Il n’en peut être question dans la partie de la Syrie ensanglantée par les massacres : la voie carrossable de Beyrout à Damas est terminée jusqu’à Zaachlé ; il est vrai que c’est une entreprise française et les maisons nouvelles de Beyrout appartiennent en majeure partie à des Européens, Sur le littoral, les propriétés chrétiennes, ai-je dit, ont été ravagées par les Métoualis, et deux années de sécheresse ont produit une disette qui double la misère des paysans. Ils ont été forcés d’emprunter à l’État le grain nécessaire à leurs semailles et de le rendre en blé à un taux usuraire exorbitant. L’action gouvernementale est aussi nulle qu’il y a trois ans. A Saint-Jean-d’Acre et à Jérusalem résident deux pachas desquels relèvent plusieurs agas : ces fonctionnaires perçoivent le tribut, mais n’exercent aucune autorité sur l’intérieur du pays, exposé aux Bédouins et aux brigands de toute espèce. La police est si mal faite, qu’on envoya dernièrement en barque, de Beyrout au bagne de Saint-Jean-d’Acre, huit malfaiteurs escortés par un seul garde. Dans le trajet, les voleurs tuent le garde, se font conduire à la côte, s’enfoncent dans la montagne, où, depuis, ils vivent aux dépens des voyageurs sans que personne s’en inquiète.

Quant à la police des villes, trois jours après mon arrivée à Caïfa,un chrétien, dans une discussion avec le cadi, lui adressa, comme il arrive trop souvent, hélas ! quelques paroles insultantes. Le cadi sur-le-champ fendit d’un coup de sabre la tête de son interlocuteur en s’écriant : « La religion de Mahomet n’est pas morte.» Là-dessus les chrétiens fermèrent leurs boutiques et la panique fut générale pendant plusieurs heures. Ces in-

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