‹ En OrientChapitre 86 sur 161 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

cidents se renouvellent sans cesse. La religion de Mahomet n’est pas morte... n’est-ce pas pour le prouver qu’ont eu lieu les massacres de Syrie ?

L’état des ports est toujours le même : le gouvernement ne se borne point à les négliger, il ne tolère même pas que d’autres les améliorent. Les Russes ont eu beaucoup de peine à conserver à Caïfa une petite estacade en bois, construite par eux pour faciliter le débarquement des marchandises :« Ce sont les préparatifs d’une descente, » répétait l’aga. Les moines latins de Saïda entreprirent une construction semblable : on les taxa doublement l’année suivante, ce travail prouvant qu’ils avaient de l’argent en réserve. Comme l’institution des phares n’existe pas sur ces côtes souvent si dangereuses, le consul de France à Jaffa et le consul d’Autriche à Caïfa suspendent à leur fenêtre un fanal, le soir où ils attendent l’arrivée d’un bateau à vapeur de leur nation.

Quoiqu’à Jaffa le nombre d’armes ait considérablement diminué, le véritable progrès ne se rencontre que sur la route de Jérusalem : on l’a beaucoup améliorée il y a dix-huit mois, non point par intérêt pour le pays, mais dans la prévision d’un voyage du sultan en Palestine et en Egypte. O11 a même établi de distance en distance des corps de garde dont l’aspect propre et neuf étonne, dans un pays où tout s’écroule : on compte environ douze de ces stations entre Jaffa et Jérusalem, et quelques bachi-bouzouks sont attachés à chacune d’elles. Comme on ne les a pas placées dans les défilés de la montagne, dans le lieu précisément où elles seraient le plus nécessaires, l’utilité générale de cette innovation est fort contestable.

Là s’arrête l’action turque; mais lorsqu’on approche de la ville sainte, l’action russe se révèle d’une manière

éclatante, et le coup d’œil à l’arrivée est tellement changé, que j’hésite presque à pousser pour la seconde fois ce cri des pèlerins de tous les âges : Jérusalem! Jérusalem!

En effet, l’œil est d’abord attiré, non par l’antique et vénérée cité de David, mais par une série de constructions gigantesques qui la dominent en entier. Immédiatement au-dessus des murs, le sommet de la colline est occupé par une grande église, près de laquelle on bâtit un couvent colossal, vaste carré où des centaines de pèlerins pourront trouver un abri, et qui, par sa position élevée d’où aucun point de la cité ne lui échappe, semble une forteresse établie pour la maintenir dans l’obéissance. Tel est le résultat des projets conçus il y a trois ans par la Russie : de quelque point que l’on considère maintenant la ville sainte, c’est cet établissement grandiose qui domine le panorama et dénature, par sa solidité et son éclat, le caractère de sombre vétusté qu’offrait partout Jérusalem. La pensée russe vient ainsi forcément se présenter sans cesse à l’esprit et ces progrès ne s’arrêtent pas à l’extérieur : les Coptes ont vendu à la Russie le terrain qu’ils occupaient près du Saint-Sépulcre; on y bâtira un consulat, et plus tard une église qui permettra un accès direct dans le sanctuaire. Il est vrai que, pour obtenir ce dernier résultat, la propriété des Abyssiniens serait également nécessaire; ceux-ci, malgré leur dénûment toujours croissant, refusent de s’en séparer. Si leur misère leur permettait de faire face aux frais de la procédure, ils attaqueraient même les Coptes pour la vente du terrain sur lequel ils invoquent des droits communs (1).

(T) L’abbé de Lavigerie, visitant le couvent dans l’hiver de 1860, trouva les malheureux pèlerins criant et pleurant de faim. Il est inutile d’ajouter qu’il fut accueilli par ces pauvres gens comme l’ange du salut.

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