DEUXIÈME PARTIE
Quant à l’étal moral, j’ai retrouvé la ville sainte aussi divisée que je l’avais Laissée. La grave question de Ja coupole est encore pendante : trois années d’abandon n’ont fait qu’augmenter le délabrement de la toiture et en rendre la chute plus imminente.
Et cependant le voyageur est frappé de voir enfin la croix se dresser au-dessus du sanctuaire. C’est le résultat d’une ruse bien pardonnable : le jour de l’avénement du nouveau sultan, les chrétiens ont illuminé en donnant la forme d’une croix aux verres disposés sur le sommet de la seconde coupole ; depuis, ils ont laissé leur décoration que le gouvernement n’a pas songé à détruire et, grâce à cette ingénieuse pensée, le signe de la rédemption brille dans la ville sainte où s’accomplit le sacrifice du Rédempteur.
Mais s’il est des ruses innocentes, si je puis ainsi parler, il en est d’autres qu’on ne saurait assez blâmer, et les dissensions qui renaissent sans cesse dans le triple couvent de Bethléem en offrent un tableau pénible. La méfiance réciproque des moines des trois couvents est telle, que le balayage de la place extérieure a dû être entrepris par les Turcs, parce qu’il devenait une intarissable source de querelles où plusieurs fois on en vint aux mains : lorsque le moine d’un culte commence ce même balayage dans les couloirs de la grotte, il lui en est adjoint immédiatement un des deux autres rites, de peur qu’il ne puisse dire : « J’ai restauré une portion du lieu, de sorte qu’en vertu de la loi turque sur la propriété, cette portion du lieu appartient à mon ordre. » Les Grecs enlevèrent un jour une pierre sur le chemin qui menait à l’autel des Latins et ceux-ci durent, en présence du consul , la faire replacer de force par leurs ouvriers, de peur que le droit de propriété sur le passage ne fût transmis à leurs voisins, et lors de notre
visite au couvent, nous trouvâmes les moines encore tout émus d’une scène récente dont la gravité," selon eux, devait intéresser le monde chrétien tout entier. Je rapporte cet incident in extenso , pour donner une idée de l’état d’irritation dans lequel se trouvent les moines des trois couvents.
En 1740, le bras gauche du transept, dans l’église de la Nativité, a été donné aux Arméniens, mais en réservant aux Latins le droit de le traverser pour se rendre à la grotte, dont l’entrée est sous le maître-autel. Pendant les guerres de l’Empire, les droits des Latins furent généralement négligés, et les Arméniens murèrent la porte qui de l’église latine menait dans leur transept. Le prince de Joinville la fit rouvrir en 1842 et rendit aux Latins le passage. Pendant la fermeture, les Arméniens avaient couvert de nattes leur portion de l’église ; or, les moines latins, pour se rendre à la grotte, ne prenaient aucune précaution et passaient avec des souliers sales. Les Arméniens, il y a trois ans, retirèrent leurs nattes, en replacèrent une il y a quelque temps devant l’autel, et émirent la prétention que les Latins ne la franchiraient point, ce qui oblige ces derniers à un détour d’un mètre cinquante environ. Ces trois ou quatre pas de plus soulevèrent un orage. Les Latins, sans obtempérer au désir de leurs rivaux, traversèrent la natte; les Arméniens s’y placèrent avec des bâtons et le passage fut chaudement disputé ; les Latins étaient également pourvus de cannes, mais leur infériorité numérique fut cause de leur défaite. Ils firent alors une plainte officielle. Le lendemain, le pacha se transporta sur les lieux et décida que la ligne droite étant le plus court chemin d’un point à un autre, et cette ligne droite tirée de la porte latine jusqu’à l’entrée de la grotte coupant une portion de la natte contestée, les La-