DEUXIÈME PARTIE
doivent un jour s’y succéder! Ce vendredi terrible où le ciel ressemblera à de l’airain fondu, où les montagnes seront comme des flocons de laine agités par les vents, où les mers bouillonneront, où les étoiles tomberont, où les tombeaux seront renversés, ce jour qui enveloppera tout, ce jour inévitable qui durera cinquante mille années. Alors l’ange Israfil, placé sur un des rochers qui supportent le temple, sonnera pour la troisième fois de sa trompette redoutable; à ce bruit éclatant sortiront de la trompette même toutes les âmes dispersées jusqu’ici dans l’univers entier, s’élançant à la rencontre de leur corps que la montagne des Oliviers laissera apparaître en volant en éclats. Tous les êtres seront là, depuis les animaux jusqu’aux génies et aux anges, les deux degrés de croyants, les dix degrés de pécheurs. Alors, avant l’examen définitif, les résultats de la conduite mortelle se révéleront déjà dans cette vallée de Josaphat, où, pendant la cruelle attente des uns et des autres, les corps des justes reluiront dans leur pureté, les figures des méchants seront noircies et dénaturées par le désespoir. L’angoisse de cette attente même durera cinquante mille années, dit le Prophète, mais le jugement ne demandera qu’un clin d’œil, et les livres de vie pesés dans la balance, les ressuscités ayant rendu compte de leur temps, de leurs richesses, de leur corps, de leurs connaissances, les rétributions étant compensées, les animaux réduits en poudre, toutes les autres créatures s’élanceront sur le pont d’Al-Sirat : les bons le franchiront avec la vitesse de l’éclair; les méchants, ne voyant plus la lumière qui guidait les fidèles, trébucheront bientôt sur l’étroit passage et rouleront dans l’enfer aux sept profondeurs qui s’ouvrira pour les engloutir.
C’est ainsi que, pour donner au tableau toute l’effrayante solennité que le sujet comportait, l’imagina-
tion orientale a non-seulement évoqué toutes ses ressources, mais encore puisé dans les souvenirs bibliques et dans les légendes juives. Jésus doit assister à ce jugement aussi bien qu’Adam,Noé et Abraham; les livres de vie, les balances, la résurrection des corps au son de la trompette sont des idées essentiellement juives et souvent employées dans les allégories chrétiennes.
A quelque distance de la fenêtre du Jugement, le mur d’enceinte est coupé par la Porte dorée. Cette entrée célèbre, ainsi surnommée, dit-on, à cause des lames d’or dont ses battants étaient revêtus, est à l’extérieur du mur presque au niveau de l’enceinte ; à l’intérieur, elle forme un portique avec une double voûte en plein cintre, soutenue au centre par une seule colonne ; une seconde voûte repose sur deux colonnes de marbre à chapiteaux égyptiens. Les portes du fond sont murées : sous les rois chrétiens, elles n’étaient ouvertes que le dimanche des Rameaux, en mémoire de l’entrée solennelle du Christ. L’antiquité de la construction paraît incontestable.
Ici se termine notre exploration. Nous traversons à la hâte leHaram, parsemé d’ouvertures de citernes où l’on assure que plus d’une fois les musulmans ont précipité des chrétiens indiscrets , et l’on nous reconduit à la porte El-Ghavarineh. Que nous avons eu peu de temps pour jouir de ce lieu, le seul dans l’univers où viennent s’ajouter à la beauté architecturale les souvenirs de l’ancienne alliance, d’émouvantes pages de la nouvelle, les traditions les plus saintes de l’islamisme; mais où le musulman lui-même, à côté du nom de Mahomet, prononce toujours avec respect celui de Jésus !