ÉGYPTE
30 octobre 1861.
La traversée de Jaffa à Alexandrie dure de vingt-six à trente heures. Le premier aspect de l’Egypte aperçue de loin est celui d’un rivage plat d’où s’élèvent, à des intervalles assez rapprochés, de grands bois de palmiers. A la hauteur de Rosette, dont on voit les forts, l’embouchure du Nil se révèle pendant une heure par la couleur orange des flots, qui la doivent aux sables du courant. On dirait que le fleuve, après avoir laissé ses traces bienfaisantes sur les terres qu’il féconde, veut avant de perdre son individualité, étendre encore son empreinte jusque sur la mer où s’arrête sa longue et mystérieuse carrière.
Nous entrons dans la vaste baie d’Alexandrie en décrivant une courbe très-prononcée. Les abords de cette baie sont encombrés de récifs et un chenal étroit permet seul d’y pénétrer; des bouées sout placées pour indiquer le passage; mais comme elles ne sont pas éclairées pendant la nuit, une fois le soleil couché, les embarcations attendent forcément en mer jusqu’au lendemain.
Deux navires qui stationneraient à poste fixe avec des feux correspondants rendraient, à ce qu’assurent les marins, des services réels : les frais d’un système aussi
simple à organiser seraient amplement compensés par le droit d’entrée, que les bateaux à vapeur consentiraient à payer d’autant plus volontiers, que l’arrêt d’une nuit leur coûte toujours deux sacs de charbon.
Pour le voyageur qui vient d’Orient, l’aspect d’Alexandrie à l’arrivée fait éprouver un désappointement véritable : le sol est plat, les maisons sont construites à l’européenne, et ce n’est qu’à de rares intervalles que l’œil découvre un minaret. Le navire n’a pas jeté l’ancre, que déjà les barques l’entourent ; elles s’entrechoquent et se disputent la place avec un tumulte effroyable ; enfin notre steamer est, pour ainsi dire, pris d’assaut par les bateliers égyptiens. A terre, une nuée d’âniers assaillent le voyageur par ces cris : « Un bourriquet, monsieur. — Wanta donkey? — Un baudet. » — Délivrés de leurs obsessions grâce à quelques énergiques démonstrations, c’est dans un confortable équipage que nous sommes conduits à l’hôtel. Les hôtels d’Alexandrie sont situés sur une place longue et large, bordée de maisons régulières à deux étages, surmontées la plupart de pavillons consulaires ; au milieu l’on a disposé des fontaines et des bancs. C’est presque européen, en un mot, mais par la chaleur, je me surprends à soupirer après les ruelles de Damas , voire même après les impasses de Constantinople.
Dans cette ville cosmopolite, le costume européen domine; les Français à eux seuls sont au nombre de quatorze mille. On conçoit que tout le confort de la civilisation s’y retrouve : on y jouit en effet de chemins ombragés où roulent d’excellentes calèches, dont le cocher au moins conserve l’ample robe blanche, le fez et le teint bistré de son pays. Des églises des différents cultes s’élèvent dans la ville même, plus grandes et plus imposantes que les mosquées ; le dimanche, on peut se