DEUXIÈME PARTIE
promener dans les jardins publics et terminer la soirée au théâtre; en résumé, la vie matérielle est parfaitement entendue dans cette cité réformatrice.
Les musulmans occupent quelques ruelles et les fellahs se blottissent dans de petites huttes groupées sous un bois de palmiers. Ces palmiers sont la seule compensation orientale que rencontre le voyageur ; on ne peut se lasser de contempler, pour la première fois en masse aussi considérable, ces arbres gracieux dont les longues branches se confondent les unes dans les autres au-dessus de leurs grappes jaunes et rouges. Mais ces rares témoignages de la nature africaine ne rendent que plus désireux de la retrouver sans mélange, et c’est avec une impatience toujours croissante que nous soupirons après le Caire. Un chemin de fer relie la capitale commerciale et la capitale politique de l’Égypte, mais une crue du Nil, plus considérable que de coutume, a rompu les digues et intercepté toutes les communications par terre. On y supplée par des bateaux à vapeur, qui partent à des intervalles irréguliers et qu’on attend quelquefois plusieurs jours de suite. Alors, déçus dans notre espérance , nous reprenons nos courses dans Alexandrie, toujours plus étonnés de la nullité artistique d’une ville dont les souvenirs remontent si haut dans l’histoire, et dont les géographes et les voyageurs du moyen âge ont tellement vanté les splendeurs.
De l’antiquité égyptienne il reste deux obélisques, transportés d’Héliopolis et décorés du nom d’aiguilles de Cléopâtre : l’un encore debout près de la mer, l’autre couché et qu’on a recouvert de sable pour le préserver des mutilations des passants; en outre quelques grottes renfermant des niches sépulcrales et qui, sans posséder aucune des richesses de Thèbes ou de Memphis, empruntent un certain charme à leur posi-
lion au bord de la mer dont les vagues frappent avec un bruit sonore les roches extérieures.
Au milieu d’un vaste cimetière musulman, une colonne isolée sur une éminence, d’où l’on découvre la mer et les lacs salés, porte le nom de Pompée, quoiqu’elle appartienne à Dioclétien. Voilà tout ce qui reste de la domination romaine.
Dans ce champ des morts, les tombelles, dont la surface supérieure est ordinairement arrondie, sont accompagnées , entourées ou surmontées d’un aloès à moitié desséché, unique signe distinctif de plusieurs de ces sépultures.
Parmi les mosquées, celle dite des Omniades est le moins insignifiant témoignage de la longue occupation musulmane. L’art moderne, confié à des Français, élève ou restaure des palais. Le vice-roi en possède trois : l’ancien, celui de Gabari, est entouré de belles plantations; celui de Mex, à peine terminé, est situé au sortir de la baie et sur le bord même de la mer, mais dans une plaine aride. Ras-el-Tin occupe le promontoire au nord du vieux port. Cette belle position procure au palais une vue très-animée; l’extérieur est d’une grande simplicité, l’intérieur surchargé d’un luxe européen de mauvais goût.
Le canal du Nil est la véritable ressource des Alexandrins : une allée ombragée s’étend sur la rive gauche ; de nombreuses villas la bordent d’une part et dans leurs jardins les plantes atteignent un développement luxuriant ; les clématites et les célastrines forment de vrais bosquets, les euphorbes étalent leurs corolles jaunes et leurs larges feuilles pourpres. Le jardin de Moharrem- Bey mérite une mention toute particulière. De l’autre côté de l’allée, c’est le canal, où s’agite un mouvement constant de barques égyptiennes qu’on appelle, selon leur grandeur, canges ou dahabiehs.