DEUXIÈME PARTIE
C’est sur ce canal, dit de Mahmoudié, que nous parvenons enfin à nous embarquer le mercredi 30 octobre. Le gouvernement prête à la compagnie du chemin de fer quelques-uns de ses steamers. Rien de plus sale et de plus délabré que ces bateaux ; comme il n’y a pas d’autre moyen de communication, la foule des passagers qui se présente n’est point en rapport avec l’exiguïté de l’espace. En guise de sièges, on a disposé contre le bastingage quelques larges planches sur lesquelles on s’installe comme on peut; le trajet en chemin de fer ne demandait que neuf heures, ici la perspective de l’arrivée est indéfinie. Nous pouvons en juger au départ: une heure etdemie après avoir levé l’ancre, nous sommes encore contre la ville. Il est vrai qu’il faut s’arrêter presque à chaque tour de roue ; nous heurtons les barques sur notre passage, et nous parvenons même, par un vrai prodige de maladresse, à nous engager dans un pauvre tronc d’arbre qui se dresse bien innocemment sur le rivage. Cinq hommes cependant tiennent le gouvernail ; quatre d’entre eux suivent mécaniquement l’impulsion de leur chef qui ne quitte pas son poste de la journée, quoique ses yeux fatigués témoignent de sa constante somnolence; il ne se repose que vers cinq heures de l’après-midi, en allant sur le tambour du navire accomplir ses prières du soir.
Le canal du Nil est étroit et animé; les canges se succèdent, et leurs grandes voiles, penchées tantôt dans une direction, tantôt dans l’autre, leur chargement de marchandises ou de voyageurs, les groupes formés par les matelots, les femmes au long voile bleu , les Turcs au grand turban, offrent une variété sans cesse renaissante. À chaque nouvelle embarcation, notre bateau, laissant échapper sa vapeur, fait entendre un sifflement redoutable qui n’active en rien la manœuvre des équi-
pages qu’il avertit de se garer : leurs barques ne se rangent que lentement, nous n’avançons que lentement aussi, et, malgré ces sages précautions, nous cassons plus d*’un gouvernail, et nous causons un grand effroi dans les canges. Alors, en un clin d’œil, tous les matelots se précipitent à l’eau, gagnent la berge, et, s’accrochant à une longue corde, retiennent la cange de toutes leurs forces ; rien de plus sauvage que ces grandes figures presque noires dont les cheveux, ramenés en touffe sur le sommet de la tête, rappellent les Indiens de l’Amérique du Nord ou les guerriers des premiers temps de la Gaule.
Les rives nous offrent une série de 'villages auxquels ont donné naissance le voisinage du canal et les facilités qu’il présente. Ce ne sont pourtant que des huttes basses, en terre humide, serrées l’une sur l’autre comme des repaires d’animaux; quelquefois une petite mosquée plus solide s’élève au milieu de ces amas de boue où logent des êtres humains; quelques tombes de pierre recouvrent ceux qui de leur vivant se contentaient d’une demeure de limon, mais souvent aussi la tombe est de terre comme les huttes. Le peu de largeur du canal nous permet de jouir du mouvement du rivage : ce sont des chameaux qui passent, des bergers gardant leurs troupeaux, une femme sur un âne avec son enfant, un vieillard qui la suit, une vraie fuite en Égypte, mille détails enfin dont la couleur est tout à fait locale. De tous les villages descendent des enfants qui nous suivent en courant et attrapent les poissons que le flot, retiré par la roue, a rejetés sur le rivage. C’est une pêche d’un genre nouveau, attrayante par ses péripéties multiples. Ici l’enfant tombe au moment d’attraper le frétin ; là les petits poissons sautent avec une telle élasticité, qu’échappant deux fois à l’étreinte du pê-