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LA SAINT-BARTHELEMY

(24 août 1572)

Il est établi, sans vouloir s'arrêter à d'autres considérations, que le massacre des Huguenots à Paris et en province, à la Saint-Barthélémy, fut un acte politique et non religieux. Si la plupart des catholiques contemporains s'en félicitèrent, c'est qu'ils y voyaient la tin d'un parti qui sapait l'autorité royale, en même temps que la foi catholique. A vrai dire, la Saint-Barthélémy fut surtout la résultante de l'antagonisme de deux familles, qui fomentaient la guerre civile pour la possession du pouvoir. Les passions de tous étaient si violemment exaspérées que ceux qui applaudirent le plus à l'attentat criminel ne se tirent pas faute de revendiquer, comme un titre de gloire per-

(i) L'architecte Spinelli recevait 600 livres de gages par an. soit le quart des émoluments du gouverneur (Forestié, p. i 14).

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sonncllc. d'y avoir pris part. L|uaiKl ils l'axaient pu. (>c que l'on sait des tendances de Sarlabons donne certainement a penser qu'il ne blâma pas ces violences sanglantes et qu'il s'en i-éjouit très probablement.

Mais, mal^TC l'assertion contraire de plusieurs auteurs contemporains, se répétant servilement, (^orbeyran de (>aiTlailIac- Sarlabous fut étranger au meurtre de l'amiral de (^olign}'. Son absence de Paris, pendant le mois d'août M72. est absolument démontrée. 11 était au Havre, absorbé par les travaux du port et les monuments qui s'élevaient en ville sous sa direction, — surveillant, au surplus, les fauteurs de désordres, dont le Havre et ses environs étaient peuplés. 11 ne soupçonnait rien du drame, qui surprit même les habitants de Paris.

Tous les chefs du parti protestant se trouvaient, dès le printemps de IS7-', réunis à Paris, sur l'invitatiijn de la (>our, poiu^ y attendre la célébration du mariage du jeune Henri de Navarre avec la princesse Marguerite de X'alois. Leurs adversaires y étaient aussi. Sarlabous exécrait les Réformés de t(uite l'ardeur de sa foi; il avait vu à l'œuvre leur chef Goligny, et son ccjeur loyal ne pouvait éprouver que haine et mépris pour ce grand dignitaire de la couronne qui, trahissant son prince et sa patrie, livrait à l'étranger la place qu'il avait mission de conserver et de défendre. Rien ne le forçait à paraître à ces fêtes si particulièrement déplaisantes pour lui; on ne saurait admettre, dès lors, qu'il ne préférât point rester dans son gouvernement, tant qu'un ordre du Roi ne l'appellerait pas â Paris. Or, il est historiquement démontré que les événements de la Saint- Barthélémy se déroulèrent tout autrement que ne les avaient prévus et voulus ses premiers organisateurs. La reine Catherine et le duc d'Anjou, sans se livrer aux Guises, voulaient amoindrir les protestants, dont la morgue insolente s'était transformée en une menace continue. Goligny et quelques autres seulement devaient être, les uns mis â mort, les autres emprisonnés ; et les Huguenots, ainsi qu'un parti décapité, ne remueraient plus sans doute. La maladroite et criminelle tentative de Maurevel exalta jusqu'au délire la colère et la métiance des amis de l'amiral ; elle consterna ses ennemis et aviva toute la sympathie de Charles IX pour lui.

Il ne restait plus, après cette déconvenue, qu'à agir vigoureusement et très vite, afin que l'occasion ne fût point perdue â

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jamais. Il fallait tout (organiser, circonvenir le Roi et lui forcer la main, pour lui arracher des ordres, au moment voulu. Ainsi que tous les caractères faibles, le jeune Roi devenait soudain d'une violence extrême dans les décisions contradictoires qu'il prenait sous l'empire de la passion. Son entourage moditia ses dernières impressions sur le récent attentat par des rapports exagérés, sur lesquels on grctïa les détails d'un complot visant l'assassinat de sa personne r()yale et des princes de son sang. Outré d'une telle audace et transp.)rté de fureur, il donna des ordres pour un massacre immédiat et général de tous les Réformés, dépassant ainsi de beaucoup les désirs de son entourage.

Il faut donc rejeter absolument l'hypothèse que Corbeyran ait été appelé par le Roi; en eùt-on eu la pensée, le temps aurait fait défaut pour le mander.

Dans le drame préparé, quelques épéesde plus à Paris auraient peu compté, quelles qu'elles fussent ; tandis que les gouverneurs devenaient indispensables a leurs postes. On sait que les ordres de la Cour furent expédiés à quelques-uns d'entre eux, afin que l'exécution eût lieu en Province comme à Paris : mais nous verrons que le Roi. connaissant la clairvoyance, la prudence et la vigueur de Sarlabous, ainsi que la très délicate situation ■qui lui était particulièrement faite au Havre, se borna à l'informer des événements accomplis et s'en remit a lui p jur prendre toutes mesures utiles (( ahin que révolte n'advint )). Corbeyran se contenta de prescrire a tous le plus grand calme et d'annonucer q'il sévirait avec la plus énergique rigueur contre les auteurs du moindre désordre. ()n connaissait le gouverneur: on le savait incapable de revenir sur une décision prise. Aussi ne mentionna-t-on au Havre aucun incident regrettable, durant cette crise qui eut. cependant, un peu partout, en France, sa répercussion.

Nous allons passer en revue les dires des auteurs contemporains qui chargent (>orbeyran soit du crime, soit de complicité dans son accomplissement.

La Popelinière. historien protestant contemporain, déclare que l'assassin est inci;)nnu: qu'en général on croit que c'était un allemand, Besme. 11 insinue qu'il y en a d'autres, au moins pour s'être vantés d'avoir frappé.

Brantôme cite Hesme : répète le bruit répandu sur Sarlabous, ajoutant : (( Si c'est la vérité, ou qu'il s'en soit vanté à faux,

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(( c'est une récompense mauvaise d'un capitaine envers son (( coiH^onnel. qui d'autres fois lui avoit commandé. )>

D'Aubi^-né, (( selon le rapport dAttin », cite celui-ci et Sarlabous, avec quelques autres, pour avoir envahi le logis de l'Amiral ; il décrit l'attentat, mais n'implique pas Sarlabcuis dans le meurtre lui-même.

Davilla, dans son Ilisloirc des iriicrrcs civiles en J'avance ^ racunte par le menu le drame et cite Hesme et Sarlabous, meslve de camp, parmi les gens de la suite du duc de Guise. J^esme aurait passé son épée au travers du corps de l'Amiral et Ions les autres de l'achever au poignard, avant de le jeter par la fenêtre. Si l'on prend au pied de la lettre ce qui est dit de Sarlabous, il faut écarter C^orbeyran pour prendre Raymond, qui était, en ce temps là, maître de camp, alors que son frère ne l'était plus depuis longtemps.

Les lettres de Marguerite de V^alois n'imputent qu'à Bcsme l'assassinat et ses suites.

Théodore de Bèze, dans son Réveille-matin des François, répète l'action de Besme, ajoutant : (( Toutefois, Sarlabous s'est vanté (( que ce fut lui. »

L'auteur de ïllisloire de la Rochelle fait de Sarlabous « un (( chef Huguenot »! Henri Martin, (( un Huguenot renié »!...

Tavannes, dans ses Mémoires, est abondant en détails, mais ne dit mot de Sarlabous, qu'il n'eut pas omis de citer, le cas échéant, puisqu'il était son collègue au Conseil du Roi.

Un libelle protestant, Le Tocsin contre les massacreurs..., ne désigne pas le meurtrier, mais prétend que (( le corps fut jeté par Sarlabous emmy la cour de son logis. »

Goulard, dans son Estai de la France, veut que Besme ait frappé d'abord, puis tous les autres ; et qu'il fut aidé par Sarlabous pour jeter le corps par la fenêtre.

De Thou cite «Corbeyran de Gardaillac-Sarlabous » parmi les nombreux gentilshommes qui accompagnaient les ducs de Guise, d'Aumale et de Nemours, lorsque ceux-ci se portèrent furieusement au logis de l'amiral, enfoncèrent les portes et le tirent jeter par la fenêtre dans la cour, où il fut immédiatement achevé » ( 1 1.

(i) De Thou, t. \'l. pp. 390-399.

Nicollc Gilles, dans ses Clironiqucs et Annales de France, après avoir décrit les complots de 1" Amiral et de son parti, dit, au sujet de la Saint-Barthélémy : (( On les devança et TAmn^il fut exécuté... ))

C'est là l'écho de l'opinion ayant alors cours, non seulement dans les rangs des catholiques militants, mais parmi tous ceux qui n'étaient pas des protestants fanatiques.

Si Monluc. dans le très bref récit de l'événement qu'il donne en ses Conimenlaives. mentionne Sarlabous à propos de Coligny, il ne se fait que l'écho du bruit courant alors et trouve que, pour lui et pour plusieurs autres gentilshommes gascons, de telles représailles étaient plus que légitimées par les violences exercées contre eux par l'Amiral.

Après les contemporains, viennent les historiens qui se sont inspirés, uniquement et sans contrôle, des dires des premiers, en y ajoutant des détails accessoires dus a leur imagination et dont ils n'ont pas toujours su éliminer les parties ridicules. Dupleix, Mezeray, ]ean de Serres, le père Daniel ouvrent la série qu'ont poursuivie les innombrables auteurs modernes, dont l'ambition a été certainement moins de faire une critique historique impartiale que de noyer leurs plagiats dans des effets de style plus ou moins réussis. La liste serait trop longue à citer, même en la restreignant aux écrivains de valeur reconnue.

Les archives de la famille de Cardaillac contiennent un document qui établirait, à lui seul — s'il était besoin — que Corbeyran, était absent de Paris, lors de la Saint-Barthélémy. Ce document est une lettre (i), datée du 2S août, du jour qui suivit la terrible nuit, avant même que le massacre eût cessé, et écrite à l'un des siens par Raymond qui s'excuse de ne pouvoir se rendre auprès de lui, en Bigorre. comme il l'avait projeté, car le Roi vient de l'honorer d'une mission à remplir, le joui' même, alin de porter à son frère (>orbe3'ran (( des ordres pour le repos et la seureté (( de la place du Havre-de-Grace ahin que révolte n'advienne de (( l'obligation dans lac]uelle le Roy a esté, l'autre nuict, par advis (( de son conseil secret, de faire oster la vie à ces hérétiques et (( séditieux qui sestoient mis a comploter la perte diceluy et la (( ruyne du royaulme, par lesquels tant des nostres ont esté

(i) Voir aux Pièces justilicaUves, n" 5

EN PAYS DK GASCOG.N'K t ^ :^

(( brillez, sacca^-c/ et massacrez. Tng fidèle de la maison de (( Guyse et de buns amys SoLiysses, friands de la beso^-ne. ont (( occiz lauthem^ et rincitateiu' de ces meschancetez : la rnoi^t de (( l'admirai nous deslivre et i^lorilie t<ais et fera le calme du (( royaulme. »

Corbeyran. n'a}-ant donc pas ejuitté le I lavre, est simplement calomnié, quand on lui prête un rôle quelconque, dans la nuit du 24 août 1S72. à Paris. Quant a Kaymond, il est a peu près certain qu'il était a Paris dès le début du drame. Pesterait à savoir s'il y prit une part quelconque.- 11 portait le même nom que son frère : Sarlabous ; Davila prétend que. parmi les gentilshommes de la suite du duc de Guise, qui se rendirent chez l'Amiral, se trouvait (( Sarlabous. mcslrc de carnp », — grade qu'avait Raymond et que son frère n'avait plus. — Quelques-uns de ces historiens, les premiers en date, avancent, — sans justitication d'ailleurs, — que Sarlabous revendiquait l'honneur d'avoir frappé Coligny. Les passions de ces heures tragiques et les rancunes soulevées pouvaient engager Raymond, plus que bien d'autres, à regarder, comme glorieuse, une participation à cet attentat. Les protestants le ha'issaient presque autant que son frère, en réservant toutefois à celui-ci leur plus grande haine, puisqu'il avait pu les maîtriser et les contrarier dans leurs plans antipatriotiques. On connaît suffisamment le caractère de Raymond pour avoir le droit de penser qu'il ne daigna pas protester contre ces allégations, qu'il en dut sans doute être satisfait. Mais, il nous semble que dans cette lettre à l'un des siens, écrite, pour ainsi dire, au milieu de l'action, il n'eut pas fait mystère de la part qu'il aurait prise à un acte, qu'il qualifie d'utile et de glorieux, — s'il y eut coopéré directement.

A l'appui de ce document de haute valeur viennent s'en ajouter d'autres qui corroborent celui-ci sans laisser subsister le moindre dc^ute possible. C'est le Récit véridicjue de l'assassinat commis en France en 1^7^- manuscrit contemporain, publié au tome II, page 4s t, dans les Archives de l'Histoire et de la Géographie de la Suisse. C'est, ensuite, dans le même recueil, les Récit

et rapport sommaires, approximatifs , rédigés par le capitaine

Josué Studer, de \'inkelback. Les détails méticuleux, donnés

(i) \'oir aux Pièces justificatives, n" 6.

sur les prodromes du drame et sur le drame lui-même, éclairent d'un jour véritablement nouveau ces graves événements (i). Ce sont les acteurs qui racontent naïvement, scrupuleusement ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont fait. (Catholiques étrangers et soldats obscurs, ils se félicitent des ordres reçus de leurs princes pour le service de leur foi et se rappellent mutuellement, en pleine action, la lettre de leur consigne. Les deux récits sont identiques dans leurs nombreux détails et leurs auteurs n'écrivaient certes pas pour le public. (( Le capitaine (( Studer, acteur principal et témoin du meurtre, ne peut être (( suspecté pour ses sentiments; il désigne les meurtriers (( comme avant fait oeuvre louable. Par conséquent il ne peut (( être accusé d'avoir voulu innocenter personne de sa partici- (( pation au massacre. La précision même qu'il apporte à indi- « quer les coups portés par ses suisses et à les inscrire par (( ordre ajoute à ce docum>:nt une valeur considérable par son (( authenticité... » ( i ).

(( L'auteur du Récit vcvidiquc connaît exactement l'effectif de (( la garde du roi et celle des princes ; il nomme les assassins de (( Coligny par leur nom et indique qu'ils ont agi sur un exprès (( commandement »

Définitivement et a rencontre de toute autre narration, voici comment et par quelles mains périt l'Amiral.

Moritz Gronenfelder, de Niederurnan, du pays de Claris, se saisit de l'Amiral et le transperça de sa hallebarde ; et aussitôt Martin Koch, de Fribourg, fourrier du duc d'Anjou, porta le second coup. Conrad Bùrg frappa avec sa hache d'armes, pour la troisième fois, (Coligny, qui tomba mort contre la cheminée

de sa chambre, sur le septième coup qu'on lui porta Par

ordre du duc de Guise, on jeta son cadavre par la fenêtre, et, (( après lui avoir mis la corde au cou comme à un malfaiteur, (( on l'exposa en spectacle à tout le peuple en le traînant à la (( Seine... )) (2). iVlartin Koch l'avait jeté par la fenêtre (3).

( I ) Forestié, p. 1 49.

(2) Feltrc de joachim Opser. de Wyl, sous-proviscur au Collèiçc de (]lermont, écrite le 26 août, aux religieux de St-Ciall. et traduite du latin par Al. Martin. (Forestié, p. 149).

[^) Rapport du capitaine josué Studer (Forestié, p. 14^).

F.N PAYS dp: GASCOGNK t :5^

Nous complétons notre démonstration par le passage suivant clc M. Boréh' clans V/Iis/oirc de la ville du l Livre, qui vient conlirmcr les ternies de la lettre de Raymond et la présence de son frère (.nrbeyran au Havre, a l'époque de la Saint-]^arthélem\'.

(( ... Il ne fut pas versé inie ^"outte de san^- au Havre. Les (( mesures ri^-oureuses prises par le gouverneur suffirent à (( maintenir l'ordre et éloignèrent de la ville tous les fauteurs (( de troubles, étrangers a la cité. Sarlabos appréciait parfaitece ment toute l'étendue de la responsabilité qui pesait sm^ lui, (( en qualité de capitaine d'une place de cette importance. (( (Tétait un soldat habitué à voir tout lléchir sous son comman- (( clément et voulant être obéi, mais ce n'était pas un homme (( cruel. Il s'en tint aux ordres du roi, touchant le maintien de (( la tranquillité, les lit publier dans la ville, en même temps (( que ce règlement draconien qui. par sa rigueur même, ten- « clait plutôt à prévenir par la terreur qu'à réprimer par des (( supplices, et ce fut tout. La vie et les biens des calvinistes (( furent respectés )) d).

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