‹ En pays de GascogneChapitre 13 sur 20 · AIGUES-MORTES · texte numérisé non relu

AIGUES-MORTES

lU; M 1' A I! T s Df LKVANT

l'attaquer dans Aigues-Mortes; ils espèrent qu'il se conduira (( de telle sorte que l'importance dont est ladite place le (( requiert » (2). Le ig mai, ils le prient de démentir le bruit que l'on fait courir de la mort du Roi (3), alors à Avignon avec eux. Enhn, c'est la Reine-Mère, Catherine de Médicis, qui intervient elle-même, avec sa grande autorité, auprès de Sar-

(i) Ibid.. ms. Ir. ^i()7. loi. 71.

(2) Ibid.. foi. 41 .

(3) Bibl. Nat. , ms. Ir. ^igy. \o\. 45

!:n pays I)i: cascogni-: 197

laboLis; clic regrette qu'il nait pas ctc dcja mieux récompense de ses services : (( (>epcndant. ajoutc-t-clle. en attendant la (( venue dudit sieur Roy mon lils. il me semble que ses bons (( scrvitcLirs. du nombre desquels vous êtes et des premiers, ne (( doibvcnt se lasser, mais s'évertuer de plus en plus, mesmes (( ceulx qui ont char^-c de villes et places importantes comme « vous avez de celle dAif^ues-Mortcs, vous priant sur tous les

Xeunlciii, livres, plml. AIGUES-MOKTES

TOLU 1)K CONSTANCK. — MAISON Df C.OrVKUNKlH. — r.KMl'AISTS Dr COTK NdHI»

(( services, suivant que désirez faire audict sieur Ro}^ mon tils, (( de continuer a y prendre bonne et soigneuse garde et. au (( demeurant, faire assembler et marcher vostre compaignie, (( selon que vous mandera mon cousin, le prnice Dauphin. (( pour s'en aycler et servir aux occasions et suivant la charge (( qu'il en a... » (i). Toute cette correspondance prouve en quelle estime l'on tenait Sarlabous et quel prix l'on attachait à son concours, dans l'entourage du Roi.

(i) LcUrc du 1 7 juin 1 574 (édit. I.a Fcrrières, t. Y. p. 18).

ig8 EN PAYS DE GASCOGNE

Les événements ne tournèrent pas. néanmoins, aussi favorablement qu'on l'eût voulu. L'autorité de Damville était grande en Languedoc : profitant de ce que l'armée du maréchal de Bellegarde était occupée au siège de Linon, à douze lieues au-dessus d'Avignon, il entreprit de s'emparer de Saint-Gilles sur le Rhône et y réussit, le 8 décembre. Pendant ce temps, ses partisans, sous les ordres du capitaine Souliè, assiégeaient Cuxac de l'Aude, s'en emparaient par escalade et y faisaient prisonniers la plupart des gens d'armes de la compagnie de Sarlabous. qui y étaient arrivés la veille ( i ).

La ville d'Aigues-Mortes ne tarda pas a subir le même sort; elle était, on le sait, mal défendue, et Damville y avait des intelligences. Le 12 janvier 1^7^, profitant de ce que Sarlabous en était absent et se trouvait auprès du Roi. le maréchal se présenta devant la ville avec fort peu de troupes et 3' entra sans coup férir: les tours de Constance et de la Reine se rendirent le même jour. Le Roi. ayant appris la nouvelle, envo3^a Sarlabous, qui arriva trop tard (2'). La prise cfAigues-Alortes rendit les gens de l'Union maîtres des Salins de Peccais.

Sarlabous se retira en Bigorre et. comme dédommagement de la perte du gouvernement cl'Aigues-.Mortes. qui lui valait 2000 livres d appointements (3), obtint celui de Trie. (( 11 n'y (( avoit. écrit Jean d'Antras de Samazan.-guière villes en Gasco- (( gne où il y eut de gens de guerre pour la garde que Trie » (4). Il y resta près de deux ans et sans doute prolita-t-il de ce séjour dans son pays d'origine pour mettre un peu d'ordre à ses affaires (5); mais il n'y jouit pas d'une grande tranquillité, sollicité

(1) D. Vaissètc. t. XI. pp. ^98-g; Mémoires de Jacques Gâches, p. 195. {2) P\lémoires de Jean Philippi. dans les T^ièces fuoitives du marquis d'Aubais. t. 1. part. 1. p. 2i)\ L. de Pérussis. op. cit.. p. 171-

(3) Son successeur. \\. de Saint-Roman, les louchait en 1577. et il est dit que Sarlabous recevait la même somme [Histoire du Languedoc, t. XII. col. 1 207).

(4) (Mémoires, pp. 56-7.

{^) Le 12 mars 1577. '' ^^''it aux consuls pour accréditer le capitaine Labadie. de Condom. (Ai'ch. des Hautes-F^yrénées, E. 852.)

qu'il fut do prêter main-forte aux capitaines catholiques qui <;-uerroyaient dans la région.

Au début de Tannée i^;''), avec Jean d'Antras. il part, appelé par les habitants de Mirande, fatigués de supporter la garnison que le roi de Navarre avait mise dans leur ville, (^e ne fut d'abord qu'une fausse alerte, et, arrivé entre l'abbaye de l)erdoues et Mirande, Sarlabous rebroussa chemin. Appelé de nouveau à la rescousse par M. de Mansencome, qui avait réussi à enfermer la garnison huguenote dans les trois tours qui défendaient la ville, Paymond revint, avec d'autres capitaines, de l'Armagnac et de la Bigorre, ayant sous leurs ordres 1200 chevaux et 2000 hommes de pied, et, non sans peine, les trois tours furent successivement enlevées (i). Au mois de mai, .M. de la Roque-Bénac. capitaine protestant, s'étant emparé de la ville de \'ic et du château de Lescurry, la Bigorre reprit les armes. Sarlabous et le vicomte de Labatut, sénéchal du pays, se mirent à la tête des troupes, assiégèrent \'ic, qu'ils reprirent en trois jours, puis Lescurry (2).

Les années 1578 et 1S79 furent relativement tranquilles pour Raymond de Cardaillac ; il les passa vraisemblablement en Bigorre, où des intérêts divers le sollicitaient; ses maisons brûlées à relever, des différends à apaiser, comme avec F'rançois d'Antin, qui faisait difhculté de lui payer les droits seigneuriaux qu'il lui devait pour la seigneurie d'Espèche. ou avec Jeanne de Corret. veuve de Raymond de Bonnecarrère. marchand, de Montréal, touchant la métairie de l^ordes et le moulin de Godet (3): cette dernière affaire vint devant le Parlement de l'oulouse.

En 1S78, il sollicita du Roi la concession d'une abbaye et la Reine-Mère intervint auprès de son fils en sa faveur (4): il ne paraît pas que cette faveur ait été accordée. En is8o, le vieux soldat reprend le harnais, après un voyage à la Cour, doù il

(i ) (>olomez. op. cit.. pp. 1 32-4; Mémoires de d'Antras. pp. ^jS-fji.

(2) Ce château, canton de F'^abastcns. appartenait à une branche de la maison de \'illepinte. (Cf. Mauran, Sommaire de'scriptiou — pp. 1 70-2, Colomez, p. 1 3 5 .)

(3) Arch. du Grand Séminaire d'Auch, n*"" 5569 et 5570.

(4) Lettre du 29 octobre 1578. {Lettres, t. VI, p. 95.)

repart, au commencement de novembre, en compagnie du maréchal de Cossé et de M. de l^ellièvre (i) pour s'en venir en Agenois, où il avait, au mois de septembre, amené des troupes avec MM. de Fontenilles et de (>arbon (>).

L'argent que le trésor royal lui devait pcnu' les dépenses faites à Aigues-Mortes, au temps de son gouvernement, ne lui avait pas encore été intégralement payé: nous le vo^'ons, les i>et 31 juillet iv'^^, donner, à ce sujet, e]uittance d'une somme de 1686 livres (3); la dette remontait à l'année 1^71. — Raymond était alors à sa maison du Luc, où. Tannée suivante, il prête une somme de i i 1 livres à Samson de (>aparroy et à Harthomien de \'ech, consuls de Montgaillard (> juin i^S:;) (4).

Ln i^S:;, les troubles de la Ligue se firent sentir en Bigorre et en l^éarn ; le roi de Navarre ne put empêcher l'entrée en Bigorre des troupes de M. de Larboust ; le sénéchal, M. de Bénac, essaya de négocier, mais sans succès. M. de la Palud, à la tête d'un régiment ligueur, ayant envahi le Béarn, se vit à son tour assiégé par les Béarnais dans Kivière-Basse. (( M. de Sarlabous (( prit Tallarme de la saillie des Béarnais, et ayant ouï comme (( ils avoient pris d'assaut la tour de Saint-Aunis, crut qu'ils (( monteraient vers la Bigorre. C'est pourquoi il envoya offrir (( sec(^urs aux villes dudit pais de Bigorre, lesquelles l'en remer- (( ciêrent, sur l'assurance que M. de Bénac leur bailla que les (( Béarnois n'avoient aucun dessein sur ledit pays de Bi- {( gorre » (^). Les Béarnais passèrent, en effet, en Comminges, où ils s'emparèrent de Saint-Bertrand ; mais ils y furent peu après assiégés et durent se rendre à composition (6).

(i) Ed. Catics, Guerres de religion dans le sud-ouest de la France, d'après les papiers des seigneurs de Sainl-Sulpice (Pans, iqoO, in-4"); IcUrc écrite dAgcnais à La Mothc F'cnelon : « M. de Sarlabo.ut a sept ou « huit joLM's qu'il passa par ici qui venoit de la cour, qui s en itoit venu (< avecquc M. le maréchal de Cossé et M. de Beliebvc, qui vcnoient trouver « Monseigneur, frère du roi. pour le traité de la paix... » (Col. O38.)

(2) r-id.. col. 02 4-0.

(3) Arch. du Crand Séminaire dWuch. n" =5574; Bibl. Nat., 'P/t'Ct'S originales, vol. 505, dossier 13803, pièce 65.

(4) Arch. du Crand Séminaire d'Auch, n° 5486.

(5) Mauran, Sommaire description p. 175.

(6) Colomcz, op. cit.., p. 1 ^7.

EN PAYS DE GASCOGNE 20 l

M. de Bénac, scncchal de l)i^()rre. ayant embrassé la rcli-^-ion protestante, Kaymond de (^ardaillae. s'aiiti irisant des Ictti-es' de provision de eet office qui lui avaient été aeeoixlées j^ai' le Roi, obtint, le icS décembre ivS^, un arrêt du Parlement de Toulouse qui le maintenait dans ces fonctions (i).

La mort de son frère (>orbeyran, au début de faniiéj \^x(), créa à Ra}"mond de nombreirx soucis. Nous avons exposé plus haut, en détail, ses démêlés avec Mar^aierite Le Valois, sa belle- S(eur, au sujet des biens que fancien ^-ouverneur du ! iavre possédait en Normandie (2). Nous avons également parlé des affaires que Raymond traitait en Gascogne pour son frère (3). Le 21 septembre i vS(). un avocat de 'l'oulouse. nommé Gay. lui délivra une consultation au sujet de la succession de Gorbeyran et de ce qui devait en revenir à lui et à Jean de Gardaillac son neveu (4).

La carrière militaire de R^a^'mond, qui semblait close, allait se rouvrir une dernière fois : au commencement de juillet iv"^;. une nombreuse armée protestante, composée de N à 9000 reîtres sous les ordres du duc de Bouillon et de 6000 lansquenets, se forma en Alsace et, envahissant la Lorraine et la C>hampagne, marcha sur la Loire, malgré la résistance .que lui opposèrent les ducs de Guise et de Mayenne à la tête de l'armée catholique. Après le combat de X'imory près Montargis. les protestants s'ava'^.cèrent dans la B)eauce. passèrent à Etampes et menacèrent (>hartres (^ ). 11 fallait pourvoir la ville d'un bon gouverneur; on songea a Sarlabous, dont rexpérience et le dévouement étaient bien connus duRoi et de sa mère. Le 14 juillet. Raymond, mandé en hâte, était déjà à Paris (6) et était mis. en qualité de lieutenant, sous les ordres du duc d']^]pernon colonel général de l'infanterie française. A la tête de sept com-

(1) Arch. du Gi-and Séminaire d'Auch, n" ^^68

(2) \'oir pp. i4()-i47.

(3) Ihid., pp. 147-149.

(4) Arch. du ("irand Séminaire dWuch. n" 55O8.

(5) Mémoires de Philippe Huraulf. comte de (^Jieverny, chancelier de France (collection F^etitot. t. XXX\'I. pp. 96-99).

(6) Il écrit, à cette date, à Al. de Xoailles, au sujet de ses démêles avec sa belle-sœur et exprime l'espoir de le voir à l'armée. (Bihl. Nat., ms. fr., 69 16, p. 343.)

pagnies de gens de pied, il fut chargé d'occuper Chartres, et. le X novembre. Henri III donna l'ordre aux habitants de le recevoir et de le nourrir, lui et ses troupes (i). Le 9. on lui envoyait des provisions de poudre (2): et. le même jour, le roi signait ses lettres de provision de gouverneur (31. avec charge de poursuivre et d'achever les fortitications de la ville. Sarlabous devait s'entendre avec M. de Poigny. capitaine de cinquante hommes d'armes des ordonnances, nommé gouverneur concurremment avec lui. Le 8 novembre, la Reine-Mère avait écrit a M. de Poigny pour le prier de faciliter l'entrée en ville de Raymond (4). Hurault de Chevern}- lit transporter, de l'arsenal de Paris, les poudres et boulets nécessaires pour soutenir un siège. (Jn n'alla pas jusque là. (( Le Roi traita doucement avec (( lesdits suisses et estrangers pour les séparer du reste de (( l'armée de ses ennemis, en leur donnant seureté et passage (( pour retourner en leur pays, ce qu'ils acceptèrent » (s).

Raymond prolita de son séjour a (>hartres pour se rendre en Normandie : et il y abandonna à son neveu. Jean de Cardaillac. l'usufruit de la terre de la Iloublonnière jusqu'à son propre décès (0). De retour en Gascogne, il n'en bougea plus jusqu'à la fin de ses jours (7). 11 ne jouit pas longtemps de cette retraite, si légitime après cinquante années d'une vie extrêmement mouvementée et active. Le 2S octobre i^gi. se trouvant à Bagnères, malade, en la maison du marchand Pierre Arqué, il fit son testament : il demandait que son corps fût enseveli au lieu dit Pedarré. dans le couvent que les Frères Minimes y devaient, suivant son désir, construire; ou. à son défaut, dans l'église Notre-Dame de Tournay: ou. enfin, au couvent de l'Escaladieu, où ses prédécesseurs avaient leur sépulture. Le cœur de son

(i) Bibl. Xat.. ms. fr. ^302, fol. 26 v".

(2) Ihïd., fol. 27 v°.

(3) Ihid.. fol. 27 v°-2 8 v".

(4) Ihid.. fol. 20 r\

(5) Hurault de (]!heverny. Mémoires, loc. cit.

(6) .\rch. du Grand Séminaire d'Auch, n" 5SOo: — Areh. du marquis de Franclicu. à Lascazèrcs.

(7) En mai 1590. d'accord avec .Marguerite de Jussan. sa femme, il donna à bail pour trois ans à Jean de Fourcade la métairie dWvizac (Arch. du Grand Séminaire d'Auch, n° 5480).

\IN PAYS l)i; GASCOGXF, 20^

frcrc. Cvorbcyraii. devait être transjDortc dans le niùmc couvent de Pedarré. Pour la fondation de ce monastèiw Kaxniond laissait atix ix'li^'ieux la soinnie de yoou livres tom^nois: le couvent devait être habité par sept religieux Minimes, qui devaient célébrer des messes et des services pom^ le testatein^ et pour les siens. 11 laissait à sa veuve l'usufruit de ses biens; a M"'' Sarra de (>aussade, sa nièce, une somme de 3^53 écus pour l'aider à se marier: de petites sommes à ses deux autres nièces; l^ierre de (Maussade, son neveu, devait hériter de la baronnie de Labassère, e]ue le testateur avait acquise de M. de Durban; après divers autres petits legs particuliers, il instituait, pour son légataire universel, Jean de (>ardaillac, son neveu, lils de Corbeyran ( i ).

Raymond ne mourut pas de la maladie qui l'avait amené à écrire son testament. Le 21 novembre isgi, les habitants de Tournay lui abandonnèrent l'église et le clos de Notre-Dame de Tournay pour y bâtir le couvent des Minimes (2). Le 22 mai suivant, Raymond eut la satisfaction de passer, devant le notaire Sobrion, l'acte de fondation du monastère (3); le 17 juin, les religieux donnèrent procuration à l'un d'eux, Jean du Mas, pour traiter avec les consuls, syndic et habitants de la ville (4). Raymond vivait encore, lorsque, le 14 juillet, Marguerite de Jussan, sa femme, paya aux Minimes la somme de 7UOU livres prévue par la fondation. Il dut mourir entre cette date et le ix février 1593, où sa veuve et Jean de Cardaillac, son neveu et héritier, transigeaient au sujet de sa succession. Suivant son désir, son corps fut déposé dans la crypte du choeur de l'église des Minimes. Marguerite de Jussan se remaria, peu après, avec Marc-Antoine de Bossost, sieur de Campels, sénéchal de Bigorre.

Nous citions, au début de cette étude, quelques vers de 1 epitaphe, probablement fantaisiste, du tombeau de Raymond de C:.rdaillac, que le chevalier du Mège prétend avoir relevée au Musée de Toulouse. P'antaisiste ou non, ces vers donnent

(1) Arch. des Hautes-Pyrénées. H. 233 (Minimes de Tournay).

(2) Ihi'd.

(3) Mauran, Sommaire description..., p. i i 0, note 4.

(4) Arch. des Hautes-Pyrénées, H. 233.

une idée assez juste cle la earrière prodi<4'ieusenient active de ce gentilhomme bigourdan. qui. parti tout jeune de la maison paternelle, n'y revint qu'à de très rares intervalles, guerroya pendant près de cniquante ans sur la plupart des. champs de bataille du XW siècle. — de petit compagnon sut s'élever à un rang distingué dans la hiércU'chie militaire, conquit, a la pointe de son épée, une place et un nom. et mérite de figurer, sinon au premier, du moins au second rang, dans la riche galerie des capitaines célèbres cle son époque. Les documents intimes et personnels nous ont manqué pour donner de Raymond de Cardaillac-Sarlabous un p;)rtrait psychologique: mais ce que l'on ne saurait lui contester, c'est ime bravoure a toute épreuve. — il sut partout et toujiau's payer de sa personne, — un dévouement sans bornes a la cause royale, peut-être insutlisamment récompensé, un loyalisme d'une pinx^té irréprochable, an désintéressement réel et toutes qualités dont la réunion, en ces temps troublés, est exceptionnelle et dont tels de ses contemporains, plus illustres, pourraient diflicilement se faire honneur.

BEÎ^Tt^AHD BRHÈt^E

Clk'lié L. Cadd.iu.

Médaillon en bronze

par David d'Angers

offert en 1838 par le conventionnel

à M"*^ Marguerite Lefauconnier.

Appartient actuellement à la famille Murraté-Larré.

BIRTE&H© BJlEÎEI

A défaut d'autres résultats, les Révolutions — c'cst-à-dirc la transformation subite ou violente d'une forme de gouvernement — ont au moins eelui de révéler l'homme sous les aspects les plus originaux et souvent les moins conformes à une théorie du progrès. Elles bouleversent les mœurs sociales, lentement formées par l'œuvre des siècles, et condamnent les principes antérieurement acceptés en politique, en droit et en morale, principes qui, — s'ils ne sont pas les meilleurs absolument, — ont, toutefois, l'avantage d'être admis sans discussion ou tout au moins subis par le plus grand nombre des citoyens. Alors la fantaisie, l'outrecuidance, l'extravagance des esprits convaincus de leur valeur — qui sont, comme on sait, le plus grand nombre — se déchaînent sans frein. Chacun veut apporter sa pierre à l'édifice nouveau, chacun veut faire prévaloir la philosophie ou le plan de Constitution qu'il estinie préférable. Et les passions qui sommeillaient, inavouées, au ccjeur de l'homme, — haine, luxure, cruauté, — qu'une police protectrice refoulait et maintenait dans le for intérieur, s'érigent, sous couleur de système, sur les ruines de toute organisation. Des hommes et des scènes, insoupçonnés du sociologue le plus averti, apportent un tribut nouveau à la connaissance de l'âme. Entre tant de gens qui discutent, entre tant de brutes affolées, la force, comme dans les sociétés primitives, devient l'unique raison. Le dernier mot est à celui qui sait brandir un sabre ou presser le déclic d'une guillotine.

La Révolution française — celle de 1 789 à 1 800 — est assez significative à cet égard. Quelquopinion qu'on professe sur les idées mises en circulation par elle, on ne saurait nier quelle appartint, d'excès en excès, au plus violent. Et il est tout à fait étrange et instructif que les destinées de 25 millions de Français, • — échappés d'hier au (( despotisme ». — soient devenues,

en quelque sorte, la proie d'un fou comme Marat, d'un drôle comme Hébert, d'un idéologue illuminé et poltron comme Robespierre, d'un petit bourgeois sectaire comme Billaud- Varennes et d'un politicien de rencontre comme CoUotd'Herbois.

A côté des premiers sujets, des pilotes et des apôtres, il y a la foule (( des utilités », de ceux qui, — par crainte, par intérêt, ou incapacité de penser autrement que les théoriciens orthodoxes, — firent violence à leur nature originairement bonne, ou bien ouvrirent la digue à leurs passions contenues jusque là, ou, encore, s'abandonnèrent au Ilot, sans regarder les rives, ni la direction du courant. Ce sont là des crises qu'ignorerait une société normale et qui ne se développent que dans l'air surchauffé et vicié des Révolutions.

Il est permis de douter que, dans le nombre de ces physionomies extraordinaires, il s'en soit trouvé une aussi complexe, aussi fuyante, et, par suite, exposée à être aussi imparfaitement jugée que celle de Bertrand Barère de Vieuzac, avocat au parlement de Toulouse, député par la Bigorre aux États Généraux, membre de l'Assemblée constituante, de la Convention nationale et rapporteur du Comité de salut public.

\'oici le problème. Cet homme est un abîme de contradictions; et, quiconque tente de pénétrer dans son âme et d'expliquer raisonnablement sa conduite se heurte, au premier pas, à des faits qui démentent ce que d'autres semblaient prouver avec une force invincible. Il était sensible, modéré, humain, et fit partie d'un gouvernement despotique et sanguinaire jusqu'au ridicule, quand ce ne fut pas jusqu'à la démence. II collabora, avec une ardeur extrême, aux actes de ce gouvernement, dont il finit par être la victime. L'approchait-on, hors du Comité, il n'était pas d'homme plus aimable, ni plus conciliant, ni plus séduisant. Jusqu'à la fin de sa vie, il se plut en la compagnie des femmes et sut leur plaire; il est vrai qu'on peut cacher une âme de fer sous des formes enveloppantes et charmeuses. Mais il est telles circonstances où il rompit avec le fanatisme jacobin et s'opposa courageusement aux triumvirs, à la populace ou à la Commune.

C'était, clira-t-on, un dévot un peu aveugle de la Révolution,

EN PAYS Dr-: gascog.xp:

qui en déplora les excès, tout en crai^mant quune opposition obstinée n'en arrêtât le cours. Pas du tout. Il cnc(jura^ea les sinistres exploits de Joseph Le Bon a Arras, mit la terreur à l'ordre du j(.)ur, pressa le vote de lodieuse l(ji de prairial et ne

cessa de se réclamer delà Révolution dune part, de l'autre, de prêcher un gouvernement modéré, tempéré, ennemi de l'arbitraire et des coups de force. Les mesures brutales lui ont toujours fait horreur, mais il n"a paru sen apercevoir que quand elles l'atteignaient. Voilà la contradiction et elle est sa vie même.

Pendant 4oannées, il atravaillé à ses ■ Mémoires et , grâce aux soins pieux d'IIippolyte Carnot et de David d'Angers, la postérité possède l'effigie de Barère, telle qu'il la voyait lui - même, ou

PORTRAIT DE BARÈRE d'après Isahey (1).

• t£■^^'CV■^^y~>'y

(i) Ce portrait de Barère. — qui figure en tête de ses Mémoires et au dos duquel se lit la dédicace ci-dessus. - a été offert au A\usée de Tarbes par notre distingué compatriote M. Charles du F*ouev.

qu'il entendait qu'elle fût vue. On y voit se refléter latigure d'un homme aimable, animé d'excellentes intentions ; toujours méconnu, persécuté par des ennemis un peu mystérieux : Pitt. l'or anglais, les menées secrètes de l'aristocratie. Il s'est dévoué, sans compter, au bien public ; il a gaspillé sa fortune et compromis sa tranquillité. Il a aimé ardemment sa patrie, poussé le cri d'alarme chaque fois qu'il l'a crue en danger; il a poursuivi le despotisme. Ses obligés sont innombrables ; il a chéri le peuple, et les tranquilles délices des belles-lettres ont été son refuge.

Que voilà, bien, le portrait d'un brave homme ! Et l'on se prend à envier les habitants de Tarbes. qui se pressaient autour de lui, sur une place publique, dans ses dernières années, pour entendre les grandes leçons qui tombaient des lèvres de ce fameux survivant des temps héroïques.

Pourquoi faut-il que des aventures louches troublent cette existence.^ Pourquoi faut-il qu'il ait joué certains rôles qu'on se sent embarrassé à qualitier exactement.- — Quoi! c'était donc un fourbe.^ — Qui le sait, qui l'aHirmerait sans hésitation.^ On l'a dit, on s'est peut-être trompé. Sait-on. d'ailleurs, sûrement, ce qu'est un fourbe.- Peut-être s'est-il menti a lui-même ou. peut-être, ne suivons-nous pas avec exactitude les évolutions de sa pensée. Il est des natures que, malgré toutes ses nuances, la psychologie ne nous aide pas à démêler, et. pour les défmir. la langue manque de termes et la morale d'accommodement. Ainsi, la pensée flotte indécise, quand il faut porter un jugement sur ce complexe personnage, et elle se complique de l'impression pénible que causent à tout esprit les grands événements auxquels Barère fût mêlé. S'il ne se fût complu qu'aux lettres, ou en telles recherches ou études qui ne sont que de pure spéculation, on l'eût jugé sans passion. Ses oscillations auraient pu paraître les etïorts d'un esprit subtil pour atteindre une vérité qui lui échappait. Au pis aller, s'il fallait le tenir décidément pour irrésolu, il eût, en vérité, bien peu impcu^té qu'il le fût cians sa vie privée ou dans sa charge d'avocat de province. Mais nul ne saurait envisager avec indifférence des crises qui. pendant dix ans, secouèrent tout un peuple, — et avec quelles (( formes acerbes », — et dont le monde occidental sortit bouleversé. Barère fut contraint de prendre parti, alors que s'écroulait autour de lui l'échafaudage social dont il n'eût pu se dégager malgré tout. Un esprit génial ne s'y serait reconnu qu'a peine :

P)arcrc s'y perdit et ses efforts dans la reeherehe de la vérité ne servirent qu'a l'é^'arer davanta<;"e. Aussi, est-il tombé entre les mains des faetions et n'est-ce pas moins sa faute que celle des circcMistances si, honni par ceux-ci, réclamé par ceux-là. les ims lui ont tinalement reproché de s'être décidé, et les autres, en se décidant, d'être resté indécis.

Son ambiguité, l'opposition entre ses actes et son caractère et ses protestations, voilà le reprc^che capital et le sujet d'étonnement de tous ceux qui l'ont approché ou qui ont rencontré cette tigure équivoque et cauteleuse dans l'histoire de la Révolution. Ses contemporains se rappellent avec confusion leur aveuglement; ils confessent, non sans quelque amertume et sans quelque dépit, avoir goûté, en son temps, l'esprit et la grâce de ce jeune homme, appelé à une renommée sinistre. On connait les ardentes apostrophes de Madame de Genlis contre 1' (( exécrable » Barère. La bonne dame n'avait pu résister au désir de recevoir un homme, qu'on lui disait (( passionné pour ses ouvrages » et si naturellement séduisant que son ton et ses manières n'eussent jamais été déplacés dans le grand monde ni à la Cour. (( Je pensais, dit- (( elle, que, puisqu'il aimait mes ouvrages, il avait les principes (( qui donnent le goût des mœurs et le respect pour la religion ». Barère fut introduit dans le petit cénacle politique qu'elle réunissait tous les dimanches soit à Bellechasse, soit à Monceau ou au Raincy. Quelle fortune pour la gouvernante des enfants d'Orléans! Ce jeune homme était aussi pédant qu'elle; il avait concouru, avec succès, à tous- les prix de toutes les Académies de sa province. Elle l'écrasait, néanmoins, de ses connaissances, de son style et de toutes les supériorités d'un écrivain arrivé et d'un moraliste ofticiel. 11 lui plut extrêmement. Plus tard, la suffisance de Madame de Genlis ne put se décider à pardonner à ce personnage, sensible et passionné, à ce scélérat sanguinaire, qui eut l'impertinence, il faut le dire, d'offrir un asile à cette femme intéressante, au moment ou l'auréole de la persécution allait s'ajouter à tant d'autres couronnes.

L'opinion de Lacretelle est moins connue. C'est chez Target que Malesherbes. Camille Desmoulins, de Sèze, rencontraient

le jeune et séduisant député de la Bigorre. (( J'aurais été plus (( loin encore, écrit-il, de soupçonner dans Barère, autre convive « de Target, aucun penchant cruel ni même intéressé. 11 m'a (( dégoûté pour jamais des Grandisson, parce qu'il affectait (( dans sa jeunesse de prendre pour modèle ce type des froides (( perfections. 11 est vrai qu'il arrangeait ce rôle à la moderne et (( le saupoudrait, à l'excès, de sentiment et de philanthropie. (( C'était 1 adorateur fervent de toutes les renommées et de (( toutes les opinions du jour. 11 faisait, avec dévotion, des pèle- (( rinages au tombeau de J.-J. Rousseau, dans l'île des Peu- « pliers. 11 ne pouvait aller jusqu'à Pantin ou à Saint-Cloud, (( sans faire un vo3'age sentimental à la façon de Sterne. 11 (( aimait l'aumône qui se distribue à la face des passants et. (( quand il venait de s'entretenir avec un pauvre et peut-être (( rusé vagabond, ses yeux étaient encore baignés de larmes. ({ Comment ce Barère, honnête et sentimental, est-il devenu le (( Barère de la Convention, l'enjoliveur des massacres, le badin « de la guillotine.^ N'oilà un problème que je ne puis expliquer (( que par la médiocrité ambitieuse et jalouse, telle qu'une (( Révolution la fomente. A coup sûr, il n'était, par sa nature. « rien de ce qu'il est devenu ; mais il avait une facilité meur- (( trière à revêtir la nature d'autrui et surtout la nature du plus (( fort, de quiconque lui faisait peur ».

Ce Barère étonne, aussi, prodigieusement. Miss W^illiams, chez laquelle cet homme sensible vint verser des torrents de larmes, au lendemain du ^i mai. C'est par vanité, croit-elle, par jalousie des talents oratoires de Vergniaud, que ce demigirondin se jeta dans le parti de la Montagne.

Thibaudeau ne s'étonne pas: un montagnard, devenu préfet de Napoléon, n'a pas l'étonnemcnt facile. Mais il fait des mots ; (( C'est la première fois », dit-il, — en constatant que Barère, après sa chute, n'avait pas accompagné Billaud et Collot à la Guyane, — (( c'est la première fois qu'il ne suivit pas le vent ».

Les Montagnards eux-mêmes poursuivirent le transfuge de leurs sarcasmes. Pris à parti par Barère, Camille Desmoulins n'eut garde de négliger le côté faible de son adversaire: il passa de la défensive à l'attaque avec sa verve merveilleuse. (( Quelle « est cette pertidie de s'accrocher à une phrase de nion n'' 4, de (( la détacher de l'amendement et de la note qui y est jointe.^ Si (( c'était un vieux Cordelier comme moi, un patriote rcctiligne,

(( Billaud-\'arcnnes. par exemple, qui meut gourmande si (( durement, j'aurais dit : eest le soiifllet du bouillant saint Paul « au bon saint Pierre qui avait péché! Mais toi. moii cher « l^arère ! toi. Iheureux tuteur de Paméla, toi, le Président des (( Feuillants! qui as proposé le 0)mité des douze, toi qui. le (( 1 juin, mettais en délibération dans le Comité de salut publie (( si Ton n'arrêterait pas Danton ! toi, dont je pourrais relever (( bien d'autres fautes, si je voulais fouiller le « vieux sac », que (( tu deviennv:s tout à coup un passe-Robespierre et que je sois (( par toi colaphisé si sec! j'avoue que ce soufllet m'a fait voir « trente-six chandelles et que je me frotte encore les yeux. (( Quoi! c'est toi qui m'accuse de modérantisme, quoi, c'est toi, (( camarade montagnard du ^ juin, qui donne à Camille Des- (( moulins un brevet de civisme! Sans ce certificat, j'allais (( passer pour un modéré. Que vois-je.^ Je parle de moi, et déjà (( dans les groupes, c'est Robespierre même qu'on ose soupçon- « ner de modérantisme. Oh ! la belle chose que de n'avoir point « de principes, que de savoir prendre le vent et qu'on est heu- (( reux d'être une girouette ! »

Barère, d'ailleurs, resta toujours suspect aux Jacobins; et. si Robespierre consentit à se porter garant de ses principes, la griffe de l'Incorruptible perça, comme d'habitude, sous la caresse. (( Je déclare, dit-il, le 4 septembre 1793, que j'ai tou- (( jours vu dans Barère un homme faible, mais jamais l'ennemi « du bien public. » Après le 9 thermidor, ce fut. contre les derniers membres du Comité, un déchaînement d'injures et d'attaques qui amenèrent finalement la mise en accusation, puis la déportation de Collot d'IIerbois, Billaud-Varennes et Barère. Les vainqueurs n'avaient pas été dupes du secours qu'à cette heure décisive les collègues de Robespierre s'étaient décidés à leur apporter. Surtout, il y avait tant de choses dans leurs votes et leurs missions qu'il fallait maintenir dans l'ombre, qu'ils suivirent cette tactique, vieille comme le monde, de prendre l'initiative de l'attaque pour ne pas être attaqués euxmêmes. Barère devint la cible que Fréron cribla quotidiennement de traits passionnés, dans V Orateur du peuple.

Barras a tracé, des hésitations de son allié d un jour, un tableau fort piquant qui est demeuré comme le portrait traditionnel de Barère : (( Dans l'incertitude qui agite si violemment (( l'Assemblée jusqu'à son issue, on voyait l'un des membres les

(( plus fameux du Comité de salut public, ne sachant pas (( encore qui serait le vainqueur, monter à la tribune avec un (( discours qu'il avait préparé contre le vaincu. Mais la question (( devenait fort indécise et paraissait même tourner dans un (( sens tout contraire à ce qu'il avait supposé, l'orateur descen- (( dait de la tribune et saisissait une plume dans Técritoire du « secrétaire de l'Assemblée, il rayait avec rapidité ce que l'issue (( du combat paraissait lui commander, puis, la chance se tour- (( nant encore, il recommença à rétablir ce qu'il venait d'effacer (( et faire plusieurs fois la même opération. A ce trait, qui ne (( reconnaît pas Barère.- »

Ses historiens s'en sont tenus à la tradition ; ils l'ont même dépassée. On ne saurait croire, cependant, que ses contemporains aient vu dans Barère un parangon de vices, une synthèse de toutes les turpitudes et de toutes les atrocités, telle que Macaulay l'a éditiée, de pied en cap, dans un « Essai » virulent, qui est comme un monument de honte. S'il faut admirer le talent impitoyable de l'historien anglais, la rigueur de son analyse, la magnifique et cruelle horreur de son exécution, il est indéniable qu'abusé par la haine Macaulay s'est servi de documents suspects et qu'il faut rejeter la plupart de ses accusations. Taine, plus court, est aussi mal renseigné. M. Aulard, panégyriste ofiiciel de la Révolution, ne s'est pas montré beaucoup plus tendre. Du confident de tragédie, il a fait un valet bouffon, tlagorneur et perfide. Dûment classé et étiqueté par sa plume universitaire, le brillant rapporteur du Comité de salut public n'est plus qu'un ((fourbe )) et qu'un (( cuistre ».

Contre un si grand effort, certains compatriotes ( i ) de Barère — reconnaissants envers lui d'avoir constitué le département des Hautes-Pyrénées, soucieux de prouver qu'élu six ou sept fois aux Assemblées Révolutionnaires ou impériales, leur mandataire n'était pas indigne d'une contiance si obstinée — se sont attachés à mettre en valeur les côtés séduisants de cette ligure un peu double. Ils n'ont pas eu de peine à trouver chez cet homme, presque unanimement décrié, des actes louables, et

i) A\M. C M. du l'ouey, labbé L. Ricaud. J. Bourdette, L. Davezies. L. Caddau, R. Lebc. F. Barrère et .\. Souviron ont diversement apprécié Bertrand P)arère.

mainte qualité aimable. Ils auraient éprouvé de plus grandes diflieultés à le justifier entièrement. A vrai dire, ils ne lont pas essayé; et, satisfaits de leiu' etinrt. ils ont eru trop facilement qu'en effaçant du tVont de Harére les stigmates infamants, ils avaient transformé, du même coup, la victime en héros.

Mais, par une juste compensation et pour quune é(|uitable moyenne s'établît, il s'est trouvé, jusqu'en son pays même, des critiques sévères du député pyrénéen. (vCux-ci, non des moins éminents, nous semblent n'avoir aperçu que les défauts du Conventionnel: ses qualités leur ont échappé.

Cet homme, qui est. en effet, la contradiction même, semble avoir dérouté le jugement de l'histoire.

La planche appartient à la (ainille MLiui.vïK-LAruu:.

Que Barère ait été terr(jriste, — c'est-a-dire partisan et promoteur du S3^stème imposé à la France, pendant les années i-g] et 1794. sous le quadruple rapport politieiue. philosophique, économique et financier, ^ c'est là un point essentiel .

et. pour tout dire, le pivot de toute discussion a son sujet.

11 n'y aurait pas lieu d'être surpris outre mesure qu'il ait été tenu pour tel sous l'Empire. Mais, en fait, il était de ces (( songecreux )) que'Napoléon ha'ïssait, qu'il fit constamment surveiller et qu'il écarta systématiquement, alors que les opportunistes.

(Hibiiuttiè(|ue Nationale, Dt'partenient-des Estampe?

2l6 E.\ PAYS DE GASCOGNE

comme Fouché. s'employaient à favoriser les grands desseins du maître. Ces tristes épaves de la Conventir)n ne reparurent qu'un moment sur la scène, c'est-à-dire au dénouement. (( (Jn lui (( prépare, disait Fouché, en iXi^. une Chambre des représen- « tants où il y aura de tout, ma f)i. Je ne lui épargnerai même (( pas Barère et ("ambon. ni. comme vous le jugez-. Latayette. (( Cela forme le caractère. Le temps des exclusions est passé et, (( aujourd'hui, de pareils hommes sont une garantie pour nous (( autres, hommes avancés de la Révolution. »

La question de savoir si Barère fut terroriste pourrait paraître oiseuse et résolue par le fait seul d'avoir appartenu au gouvernement: car. le Comité de salut public, essentiellement provisoire, cessa en fait de se renouveler pendant ces deux sombres années. S'être assis a la table ou se délibéraient les noyades de Nantes, les mitraillades de Lyon, les exécutions et les smistres drames de Bordeaux, de Xevers. de Toulon. d'Arras et autres lieux: avoir suivi dans leur genèse les machinations où tombèrent les \'ergniaud. les Danton, les Camille Desmoulins, pour ne parler que de victimes purement révolutionnaires; et avuir accepté, fût-ce sans l'encourager et même en la désapprouvant, cette lourde complicité: bien plus, avoir apposé sa signature au bas des décrets qui ordonnaient ces crimes et les avoir défendus devant la Convention, c'est mériter, de prime abord, le nom de terroriste.

Mais on fait observer que les hommes d'affaires du Comité, les Carnot. les Prieur, les Robert Lindet. accablés sous le poids de leurs travaux, se désintéressaient de tout ce qui n'était pas de leur département et principalement de la politique intérieure. Ils signaient de contiance les décrets que leur présentaient les fortes têtes du gouvernement. On peut s'étonner, a bon droit, que ces hommes d'affaires s'y soient si exclusivement consacrés, que les palpitations de la France dévastée aient échappé à leur attention, et surtout qu'étant, eux, les véritables rouages de ce gouvernement de rencontre, ils n'aient pas eu la force de faire prévaloir leur opinion. Des discussions fréquentes s'élevaient entre eux et les plus implacables des triumvirs. S'ils demeurèrent aux affaires, nous dit-on. c'est que l'intérêt supérieur de la F'rance exigeait leur présence, même au prix du sacrifice de leur conscience et de la vie de milliers d'individus. Passons, bien qu'avec des réserves; ceux-là. du moins, ont sauvé la patrie.

Pour Barère, il fut, sinon l'inspirateur de la politique du Comité, du moins son organe et son représentant devant la Convention. 11 n'est pas une proposition, pas une menace, pas une cruauté délibérée au Comité, qui n'ait été portée par lui à la tribune, défendue avec toutes les ressources de son éloquence emphatique. Dire que, dans ce rôle, il les désapprouvait au fond de son âme, et quil se soumettait aux exigences de ses fonctions de rapporteur, en s'inclinant devant les décisions de la majorité, c'est là simplement se moquer; ou, plutôt, c'est ramener le débat à son point initial : Barère était-il sincère ou non et, s'il ne l'était pas, quels étaient donc les motifs de sa conduite.^

Macaulay a justement remarqué que la date du 31 mai, où tombèrent les Girondins, fut décisive pour lui. Son langage, de sensé et pratique, devient, à la mode jacobine, ampoulé et violent. Dès le i'^"' juin 1793, l'opportunisme perce dans ses paroles. V'ergniaud essayait de prouver que des gens mal intentionnés avaient tenté de troubler Paris. Barère lui répond, avec un singulier oubli des principes, dont il aimait à se réclamer : (( Un législateur ne doit pas examiner les causes des Révolu- (( tions. Il doit les mettre à profit, comme vous avez fait de celles (( du 10 août pour créer la République ». Puis, à mesure que le mouvement s'accentue, ses discours deviennent de plus en plus pompeux et passionnés, jusqu'à égaler ceux des plus sanguinaires. Toute modération disparaît de son langage. C'est un énorme (( puffisme )). Jusqu'à son arrivée au pouvoir, jusqu'au règne jacobin, l'humanité, à l'en croire, a fait fausse route, tout simplement. Loin de chercher à concilier les factions, il envenime les blessures, il verse éperdûment dans la mauvaise foi et dans la politique de passion qui est celle du gouvernement d'un jour. Il considère le Comité, il se considère lui-même comme une victime désignée aux poignards de l'aristocratie ou au poison des assassins. Il est vertueux, ses collègues sont vertueux, les sans-culottes sont vertueux. Tous sont prêts à se sacrifier sur l'autel de la patrie. Maisquoi ! le despotisme respire encore, il est prêt à renaître, grâce à l'or anglais. Les maux qu'il déchaînera sont incalculables. Ne faut-il pas l'écraser.^ Et ces palinodies à la Jean-Jacques entraînant la Convention, elle s'abandonne elle-même, elle abandonne la France aux mains de ces grands citoyens qui se flattent d'égaler les plus fiers Romains.

Le 5 septembre 1793, c'est Barère qui organise le système de

2t8 EN PAYS DE GASCOGNE

la Terreur. Il se montre Montagnard exalté, a Des lettres inter- (( ceptées, soit pour l'étranger, soit pour les aristocrates de (( l'intérieur, annonçaient les efforts constants que faisaient (( leurs agents, pour qu'il y eût incessamment... un mouve- (( ment. Eh bien! ils auront ce dernier mouvement... mais ils (( l'auront, organisé, régularisé, par une armée révolutionnaire (( qui exécutera entin le grand mot qu'on doit à la Commune de « Paris : (( Plaçons la terreur à l'ordre du jour ». C'est ainsi que « disparaîtront en un instant, et les royalistes et les modérés, et (( la tourbe révolutionnaire qui vous agite. Les royalistes veu- « lent du sang, eh bien ! ils auront celui des conspirateurs, des (( Brissot, des Marie-Antoinette. Us veulent préparer un mouve- (( ment, eh bien! ils vont en éprouver les effets; ce ne sont pas (( des vengeances illégales, ce sont des tribunaux extraordinai- (( res qui vont l'opérer. »

Le 26 décembre 1793. c'est encore lui qui organise, au nom du Comité, la loi des suspects, u Noble, suspect; prêtre, homme de (( cour, homme de loi, suspects; banquier, étranger, agioteur (( connu, citoyen déguisé d'état et de forme extérieure, suspects; (( homme plaintif de tout ce qui se fait en Révolution, suspect; (( homme aflligé de nos succès à Maubeuge. à Dunkerque et (( dans la \'endée, suspect. Oh ! la belle loi que celle qui (( eut déclaré suspects tous ceux qui, à la nouvelle de la prise de (( Toulon, n'ont pas senti battre leur cceur pour la patrie et « n'ont pas eu une joie prononcée ! »

Ne riez pas. Ce verbiage, qui semble celui d'un Torquemada, doublé d'un Homais, venait du même homme qui organisait, jadis, à Toulouse, l'assistance judiciaire.

Rien de plus instructif que ces citations. Le 31 mars 1794, Barère appuie la motion faite par Robespierre, après l'arrestation de Danton. 11 s'agissait de savoir si l'on adopterait cette proposition de Legendre que les accusés seraient admis à la barre de la Convention. Robespierre s'y refusait, réclamant pour les accusés le droit commun. Barère opina dans le même sens et tomba dans un galimatias éperdu : « Quelle serait cette aris- (( tocratie nouvelle.- Ne suis-je plus dans la Convention natio- (( nale .- Ne parlerais-je que devant le sénat de \^enise ou de (( Gênes, où une aristocratie farouche opprime le peuple avec (( des privilèges et des fers.- On a parlé de dictature, ce mot u a retenti à mon oreille pendant un quart d'heure; il est essen-

(( ticl de détruire une pareille idée. Je vois que les ainis des (( détenus sont les seuls qui aient ti'eniblé pour la liberté. |e ne (( eonnais de dietature que lorsqu un homme prend tous les (( masques, tantôt eelui de l'audaee, tantôt eekii de la soLiplesse; (( lorsqu'on s'entoure d'amis, lorsqu'on se fait un parti, lors- (( qu'on se promène, une troupe de elients a sa smte ».

En\ i n , Barère appuya la loi qui réorganisait le tribimal révolutionnaire, loi dont on chercherait en vain l'équivalent dans quelque code que ce soit, pour l'imprécision , l'arbitraire, la cruauté, le manque de garantie et l'appel aux passions.

Quelques articles en donneront l'idée :

S 4- — Le tribunal révolutionnaire est institué pour punir les ennemis du peuple.

§ V — Les ennemis

du peuple sont ceux

BIETHAMB Bz»ÉEl I»E l^îlMAiO qui cherchent à anéan-

^. ,. / ^ tir la liberté publique,

. y (^ ^ P^ ^ /- / "^oit par la force, soit

^^ y par la ruse. (Suit 1 enu-

,^^ / meration des ennemis

y ^ publics.)

§ 7. — La peine

(Musre Carnavalet.) ^ , ,

portée contre tous les délits dont la connaissance appartient au tribunal révolutionnaire, est la mort.

§ (S. — La preuve nécessaire pour condamner les ennemis du peuple est toute espèce de document, soit matérielle, soit morale, soit verbale, soit écrite, qui peut naturellement obtenir Lassentiment de tout esprit juste et raisonnable. La règle des

/?^j-^f^£ ^' ei^rfij' fu//icre //a/- ^/?^^r/

jugements est la conscience des jurés éclairés par l'amour de la patrie.

§ 9. — Tout cito3'en a le droit de saisir et de traduire devant les magistrats les conspirateurs et les contre-révolutionnaires. 11 est tenu de les dénoncer dès qu'il les connaît.

Si asservis que fussent les (Conventionnels, il se trouva, néanmoins, des voix qui demandèrent l'ajournement de cette loi du 22 prairial. C'est alors que Barère eut l'audace ou la candeur de pr(^noncer les paroles suivantes : (( Lorsqu'on propose une loi (( toute en faveur des patriotes et qui assure la punition (( prompte des conspirateurs, les législateurs ne peuvent avoir (( qu'un vœu unanime. Je demande qu'au moins l'ajournement (( ne passe pas trois jours. »

Pendant les derniers mois de 1793 et les premiers de 1794 eurent lieu, à Nevers, les sanglantes répressions ordonnées par Fouché: à Lyon, les mitraillades imaginées par Collot d'IIerbois et par Fouché; à Toulon, les exécutions de Barras et Fréron ; à Bordeaux, celles d'Ysabeau et Tallien. Barère, comme tous ses collègues, eut connaissance de ces pratiques odieusement révolutionnaires. Le 26 brumaire an II, Billaud-\'arennes et lui avaient écrit à Joseph Le Bon pour l'exhorter à persister dans son (( attitude révolutionnaire ». Une autre lettre, signée Billaud- X'arennes, contre-signée Carnot et Barère, disait textuellement au proconsul d'Arras : (( Abandonnez-vous à votre énergie, vos (( pouvoirs sont illimités. Le Comité applaudit à vos mesures. » Le 21 messidor an II, Barère défendit le même Le Bon devant la Convention, contre les accusations d'une (( astucieuse aristo- (( cratie ». Il n'hésita pas à dissimuler à l'Assemblée la gravité de ce qu'il appelait (( ces formes un peu acerbes » et s'écriait, dans un de ces mouvements oratoires, dont il était coutumier : (( Eh! que n'est-il pas permis à la haine d'un républicain contre (( l'aristocratie et de combien de sentiments généreux un (( patriote ne trouve-t-il pas à couvrir ce qu'il peut y avoir (( d'acrimonieux dans la poursuite des ennemis du peuple ! »

Entin, le 6 thermidor, Barère écrivait et signait, avec ses collègues, l'arrêté organisant les commissions populaires chargées de juger les détenus. C'était l'application de la loi de prairial à toute la France.

(le serait, aussi, s'abusci^ que d'attribuer à une i)]:)ini()n i^éactionnaire le rôle joué par l^arère ati i) thernuclor. S'il ue faut prend ix^ que le sens général du célèbre récit de luUM-as. rappcM'té plus haut, cette agréable volte-face est. néanmoins, comme la transposition de la condmte tortueuse du rapporteur du (>omité, attentif à se ménager le vainqueur.

Au début du 9 thermidor, la situation des partis était la smvante.D'un côté, Robespierre et ses amis, (>outhon et Saint-|ust,

— appuyés sur les Jacobins, la (Commune de Paris et les troupes d'Henriot, — escomptaient le concours du Marais et de la droite, jusqu'alors tremblants à la voix de Robespierre. De l'autre, la faction rivale des Comités : Billaud-Varennes, (^ollot d'ilerbois, (>arnot, Cambon, \'adier ; et, dans l'Assemblée, les Montagnards, les amis d'Hébert et de Danton, tous unis et ralliés par Fouché.

Directement menacé par Robespierre, dans son discours du 2 1 messidor aux Jacobins, Barèix' attaqua bravement le dictateur, devant la Convention, dans son rapport du 2 thermidor contre les factions. Mais, le 7, à la fm de son discours sur la politique générale, il couronnait l'Incorruptible de louanges hyperbohques. Le S, Robespierre monta à la tribune pour le combat décisif. Il incrimina, sous la forme ambiguë, qui lui était coutumière,

— tactique qui fut, ce jour-là, une faute capitale, — la politique des Comités et l'exposé récent de leur rapporteur. Ce fut la rupture définitive entre les deux factions du gouvernement, et la mort, sans phrases, pour le vaincu. Barère se précipita pour demander l'impression de son discours. Pourquoi.^ On cherche, vainement, à cet empressement, un motif autre que l'espoir de se concilier encore le pardon du maître.

Le lendemain g, Barère ne se déclara qu'après que la majorité fut nettement décidée contre Robespierre. 11 ne s'aperçut ou feignit de ne s'apercevoir de la place énorme, exorbitante, que tenait désormais Maximilien dans la République et de celle, plus grande encore, à laquelle il aspirait, qu'après la condamnation du tyran par l'Assemblée. 11 faut s'empresser d'ajouter qu'il partagea en cela l'aveuglement, la pusillanimité, l'incertitude, l'hésitation des Comités et de la Convention, qui n'eurent d'égales, d'ailleurs, que les hésitations, la pusillanimité et l'irrésolution de Robespierre et de ses amis.

Les paroles de Barère, dans laséance de l'après-midi, n'étaient, en ce qui touchait Robespierre, qu'une réponse parlementaire

au discours de la veille. La marche de la conjuration lui arracha seulement quelques menaces contre la (>ommune et la force armée. Le soir, toutefois, quand la Commune marcha sur la (Convention, il s'étonna et frémit de l'étendue et de la rapidité (( de cette horrible conjuration, tramée par des usurpa- (( teurs de Topimon publique ». Le lo, il llétrit ces ennemis du peuple qui avaient (( avili la représentation nationale, usurpé (( tous les pouvoirs, eifectué le projet de renverser le gouvernece ment révolutionnaire et de substituer la volonté d'un seul a la (( volonté générale. »

Mais, quelle que s')it la part prise par Barère aux événements du 9 thermidor, la chute de Robespierre, cela est essentiel, ne marquait pas pour lui la lin de la Terreur. Il parait à peu près certain que, si Robespierre eût triomphé, la clémence eût consolidé son avènement. Mais p,)ur l'aveugle Billaud, l'impétueux Collot, et pour Barère à leur suite, le régime de sang était inséparable de la Révolution. Barère eut l'étonnante aberration d'expliquer la conspiration des triumvirs dans le sens royaliste. (( Etrange présomption, s'écriait-il. dans son discours du lo, de (( ceux qui veulent arrêter le cours majestueux et terrible de la (( Révolution française et faire reculer les destinées de la première (( des nations ! Et avec quels moyens .- Avec le talisman royal, (( avec des mannequins que le despotisme a brillantes autrefois. « Peut-être vous ne le croiriez pas : Sur le bureau de la Maison (( Commune était un sceau neuf, n'ayant pour empreinte qu'une (( lleurdelys; et, déjà, dans la nuit, deux individus s'étaient (( présentés au Temple pour en demander les habitants. ))

Les Comités continuèrent à envoyer à F'ouquier-Tinville des fournées d'accusés, que Barras protégea en vertu du pouvoir discrétionnaire dont il avait été revêtu. Le 1 1 thermidor, l'humain, le sensible Barère proposait encore, comme accusateur public, le même Fouquier-Tinville, tout chargé qu'il fût de la lourde renommée de plusieurs mois d'hécatombes.

Mais, la clémence, l'inauguration d'un régime de paix apparurent aux thermidoriens comme la plus sûre consécration de leur victoire. Les Comités furent renouvelés, les anciens membres mis en accusation. L'insurrection du 12 germinal entraîna le vote de leur déportation, (le fut, pour eux. la chute déhnitive. Collot mourut peu après. Billaud refusa dédaigneusement sa grâce et demeura en Amérique. Barère, lui, emportait le

i:n l'AVs Di: gascogni-: 223

^•oût amer du pouvoir. 11 ne devait jamais oublier la ^Tiseric de ses ti'iomphes oratoires ni se rési^-nei' a la monotonie de la vie privée.

Le terrorisme n'était pas un de ces systèmes sans structure nette et sans rig-ueur, dont peut s'accommoder un aimable sceptique, convaincu que les formules et les gouvernements passent, mais que les qualités et les chances de succès , propres à une race, restent. On ne pouvait qu'être pour ou contre un gouvernement aussi peu équivoque.

Barère, par le seul fait de sa présence au Comité, prouvait qu'il n'en était pas l'adversaire. Par ses paroles et ses actes réitérés, il l'a prôné et défendu.

Est-ce donc que ce système avait en réalité ses préférences, soit qu'il le jugeât fondé en raison, soit qu'il l'estimât adéquat aux circonstances.- Ou bien, s'il le désapprouvait, obéissait-il â ses passions.^ Ht, encore, s'il se croyait convaincu, l'était-il d'une conviction raisonnée et objective, ou suivait-il, â son insu, les impulsions d'une nature impressionnable et soumise aux inlluences extérieures.- C'est là toute une série de questions. Si nous parvenons â les démêler,

Bibli()lliè(|ue Nationale, I)('parleinont dos Estampes.,

peut-être aurons-nous fait un pas dans l'analyse de ce personnage fuyant.

Ni l'amour, ni la cupidité ne furent pour lui des passions tyranniques. La cruauté naturelle, il faut Técarter. en dépit de Macaulay, qui a vu dans Barère une sorte de démon du mal. se délectant avec une joie satanique aux souffrances de ses victimes. Une cruauté semblable est un cas pathologique: elle est rare chez les hommes policés; on la rencontre chez les brutes ou les dégénérés, elle confine à l'idiotisme. La conduite de Barère, avant son entrée à la Convention et jusqu'à la fin de sa vie, l'estime où l'ont tenu de nombreux contemporains, et non des moindres, le plaisir qu'ils ont trouvé à son commerce, suffiraient à réduire à néant cette accusation.

Barère marque, au contraire, parmi les hommes sensibles; il était de ces disciples de Jean-Jacques qui ne peuvent faire l'aumône sans verser de douces larmes, ni contempler sans attendrissement un coucher de soleil. (( En ouvrant Y Emile. « dira-t-il, il me semble voir la nature s'adressant aux hommes (( avec cette noblesse simple et touchante qui la caractérise : (( L'homme est né bon, sortant de mes mains; il est perverti (( par la société; ses vertus sont de lui, ses vices viennent d'une (( autre source. » Dans son Éloge de Louis XII. il s'indignait que la procédure criminelle ressemblât plutôt à une conspiration sourde contre l'accusé qu'à la recherche impartiale du crime. Avocat au parlement de Toulouse, il avait fondé une association destinée à fournir aide et conseil aux indigents. Plusieurs malheureux trouvèrent, en effet, en lui, un généreux défenseur.

Il avait su conquérir la tendresse de sa femme. Et iVladame de Vieuzac, encore jeune, prouva qu'elle avait le sens des réalités et que l'objet de son affection devait en être parfaitement digne. Elle garda, d'ailleurs, jusqu'à sa dernière heure, sans toutefois en jamais rien laisser paraître, le souvenir ému de ce premier et unique amour. Plus tard. Barère. entraîné par le souci de se draper de mélancolie et de justifier une attitude de méconnu, a cru devoir mettre en doute cette affection. 11 l'a fait maladroitement.

Voici une anecdote charmante qui nous peint, sous le plus heureux jour, le nouveau député, au début de sa carrière, et où l'on aurait peine a retrouver le collaborateur de Billaud et de

Robespierre. Déjà, il r. )Likiil vers l^aris ]:)()ur re^'a^'ner son poste. lorsL|Lrun eoiii'riei" de .Madame de \'ieu/.ae le rejoi^'nit à Maubourguet. I.a jeune femme priait son mari de ix'venir sur ses pas, alin qu'elle pût l'embrasser ime fois eneore. il obéit ; et la petite personne, âi^'ée de 17 ans. montra une émotion si vive que le jeune mari, sin^pris et eomme inquiet de ses pressentiments, ne put s'empêcher de dire : (( Oaigniez-vous, donc, de (( ne jamais me revoir.^ »

A la tin de sa vie, la disparition de certains êtres ainiés, — alors que son ccL^ur de vieillard eût pu être endurci par les épreuves, l'exil et le dénuement, — lui arracha des cris de désespoir qui percent l'âme.

A la (convention niême. il ne laissa pas de se montrer humain. Il eut. en interrogeant Louis X\'I, une attitude pleine de tact. Il est impossible d'avoir plus de dignité et de fermeté qu'il n'en eût à haranguer les députés et les tribunes, avant d'ordonner l'introduction du roi. Il cite, dans sa Défense et ses Mémoires, de nombreux actes de sa générosité. Pourquoi en douterions-nous, puisque nous savons, d'ailleurs, qu'il sauva, avec bien d'autres, le sculpteur Iloudon. Ilerman, le pianiste de la reine, et cette belle Juliette Hernard qui devait faire les délices de la société polie sous l'Empire et la Restauration. II a prononcé, c'est vrai, la phrase sinistre : (( Il n'y a que les morts (( qui ne reviennent pas )) : mais il parlait de ses ennemis jurés, les Anglais — et répondait à un acte récent de leur duplicité.

P\it-il lâche.- Barère prouva, à différentes reprises, qu'il ne redoutait ni l'opinion, ni ses collègues, ni la mort. Le 4 janvier 1793, lors du procès du roi, il soutint, au milieu des partis hésitants, la nécessité pour la Convention de juger, elle-même, l'accusé et non de recourir a l'appel au peuple, demi-solution qui eût libéré de tout scrupule la conscience des députés. Le 6, il faisait face au peuple des tribunes, qui prétendait intimider l'Assemblée par ses clameurs, et s'écriait : (( Il est temps que la « République apprenne s'il y a une Convention nationale, si ses (( représentants existent: car, je ne vois ici qu'un Comité (( anarchique. Je rappelle ces deux tribunes au respect et (( Robespierre à l'ordre, avec censure. ))

Il fut le seul, le 2 juin, qui sauva, contre toute la gauche, par son attitude énergique, la dignité de la Convention, assiégée par les troupes d'Henriot. (( Ce n'est point, dit-il. à des esclaves

(( à faire des lois ; la F'rance désavouerait eelles émanées d"une (( Assemblée asservie. Comment vos lois seraient-elles respectées (( si vous ne les faisiez qu'entourées de baïonnettes? Nous som- (( mes en danger, car des t3"rans nouveaux veillent sur nous; (( leur consigne nous entoure et la représentation nationale est (( prête à être asservie par elle. )) (>es exhortations entraînèrent l'Assemblée qui défila, — le timide Hérault de Séchelles, son président, en tête, — devant les bouches des canons de la Commune. Le lendemain, bien qu'il eût des raisons de croire que des membres du gouvernement agissaient derrière l'IIôtelde-Ville, Barère insista pour qu'Henriot. le soldat factieux, fût châtié. Cette indépendance lui attira les pires m jures du père Duchêne et sa radiation de l'Assemblée des Jacobins. Au Comité, il tint tête, à maintes reprises, à Robespierre et a Saint-just. Attaqué, après Thermidor, il savait que Téchafaud était sa destinée probable. Rien ne l'empêchait de mettre, en fu}'ant. sa tête en sûreté. Il tint à défendre ses actes devant la Convention. Évadé et mis hors la loi, il préféra l'incertitude d'une cachette aventureuse aux avantages positifs d'une émigration en Amérique. Ce sont là des actes du Barère maître de lui. Mais, emporté par le tourbillon, la notion claire du devoir lui échappa.

Il reconnut lui-même avoir cédé au Ilot, et avoir fait s'incliner ses idées, ses préférences, ses sentiments, devant les passions dominantes. Il en convint, il s'en excusa jusqu'à la lin de sa vie. Vingt ans après la Terreur, le jour où fut dissoute la (>hambre des Cent- jours. Barère déjeunait avec Romiguières au café Desmares, au coin des rues du Bac et de l'Université. Assis non loin d'eux, le docteur \'éron. auquel on doit le récit, entendait leur conversation ; elle roulait sur les événements de la Révolution ; Barère considérait la Terreur comme la chose la plus innocente; puis, venant a parler de lui, il disait : (( Nous n'avions qu'un « seul sentiment, mon cher monsieur, celui de notre conserva- (( tion. qu'un désir, celui de conserver notre existence que cha- (' cun de nous croyait menacée; on faisait guillotiner son voisin (( pour que le voisin ne vous fît pas guillotiner vous-même. »

Ce sentiment d'abdication morale devant la toute-puissance du nombre, il l'exprimait aussi dans une lettre, pc^stérieure à la Restauration, adressée à un inconnu et dont nous ne possédons qu'un fragment : (( Mais, comment, au milieu d'aussi grands (( intérêts nationaux, une assemblée repi'ésentative se laisse-

i:n pays I)i: Gascogne 227

(( t-cllc entraîner ou cxa^ci^cr clans ses résolntions ou é^^arer (( dans ses déerets par des intrigues et par des eoniplots.- (^cst (( que, dans tous pays et en tout temps, les enx'urs et les pasce sions hinnaines se font leui^ ]:)art et que. dans les Révolutions (( politiques, il y a une sorte de fatalité qui fait paraître absentes (( ou exilées la justice ou la modération. .Malhem^ aux individus (( persécutés (hi jii^'és dans de pareilles crises, ou chacim susce pecte. accuse et délibère, moins par conviction que pour (( obéir à l'opinion dominante ou pour ne point paraître faire (( partie de la faction vaincue ».

A la tin de sa vie. il le répétait encore ; car, véritablement, il s'est épanché, à loisir, avec im abandon intarissable sur ce sujet, — quand il disait avec des excuses voilées : (( Je n"ai point (( fait mon époque, époque de révolutions et de tempêtes police tiques, grosse de passions, d'intérêts, de besoins, de sentice ments exaltés, de corruptions systématiques, de violences ce publiques et de trahisons; je n'ai point fait mon époque, je ce n'ai fait et je n'ai dû que lui obéir. »

Son bonheur domestique, il l'avait sacrilié à la terreur du nombre. Comme il traitait, un jour, avec sa femme, avant son départ de Bigorre, des questions brûlantes sur lesquelles il allait prononcer, il s'était indigné à la seule idée de contribuer à la mort du Roi. Et, Madame de \'ieuzac l'avait assuré que des sentiments et des actes hostiles à la ro3'auté lui fermeraient, à tout jamais, l'accès de son cœur.

Comme la plupart de ses collègues qui protestaient, à l'avance, de leur bienveillance à l'égard de Louis X\l, il céda, plus tard, à on ne sait quel respect humain ; et lui, qui félicitait hautement Malesherbes de la noble tâche qu'il assumait, regrettant que ses fonctions de juge ne lui permissent pas de se charger de la défense de l'accusé, il vota la mort avec des considérants implacables.

De ce vote régicide date la rupture avec sa femme. Elle fut consommée sans violence, sans récriminations, avec des gestes élégants et délicats. Il était convenu qu'à son retour en Bigorre le Conventionnel ne se représenterait chez Madame de Vieuzac qu'après avoir obtenu l'approbation de celle-ci pour sa conduite politique. Les contrevents de la maison devaient être des messagers d'amour. ()uverts. ils signifieraient que l'heureux époux n'avait pas démérité et qu'il était attendu. Mais, quand il arriva,

après le vote fatal, les contrevents étaient impitoyablement fermés. La voiture du député dut passer sans s'arrêter et cette barrière sjmibolique devint le signe de séparation définitive de ces deux existences.

Si Barère subit la loi du plus grand nombre, était-ce par défaut d'énergie, en d'autres termes par lâcheté .M^]tait-ce, au contraire, par faiblesse inconsciente d'esprit.^ C'est l'étude des convictions de Barère qui nous permettra de répondre à cette question. Constatons, dès maintenant, que ni ses contemporains, ni lui, n'attachaient un grand prix à la vie. La menace permanente de la guillotine avait, en général, affermi les cœurs. Le courage des femmes égalait celui des hommes. Roi, Nobles, Girondins, Dantonistes. montèrent dans la charrette avec la même impassibilité. Il n'y eut qu'Hébert et la Dubarry pour montrer une âme lâche. Barère se savait d'autant plus menacé qu'aucmi parti ne le possédait entièrement : (( Quicon- ( que, disait-il à Méhiil et à Arnault. qui le priaient de pren- ( dre. au (Comité, la défense de Phrosinc. — leur opéra, déjà ( suspect, — quiconque appelle sur lui l'attention publique, ( par le temps qui court, n'est-il pas exposé â la dénonciation ? ( Va puis, ne sommes-nous pas tous au pied de la guillotine, ( tous, à commencer par moi.^ » (]ette vie, si précaire, ce n'est pas qu'elle ne lui fasse horreur, â de certains moments. (( (]ent ( fois, dit-il. j'ai porté, du (>omité dans mon appartement ( solitaire, le dégoût de l'existence, ce icvdiuiu vilcv^ qui naît ( bien moins des maux qu'on éprouve que de l'impuissance ( qu'on se sent â faire cesser les maux publics et particuliers ( dont on est témoin. » Ce n'est pas là de l'hypocondrie fantaisiste, postérieure aux événements. X^ilate assistait à une de ces crises de découragement. (( Le soir, dit-il. où Barère présidait la société des Jacobins, le voile fut entièrement déchiré, il me pria de lui faire venir ses rapports sur les victimes ; je vais les chercher et les lui remets moi-même. 11 jouissait d'avance d'émouvoir la société et les tribunes. \'aine erreur! Robespierre occupe la séance par un discours artificieux, fait pour tromper les hommes, même éclairés. Barère souffrait, sa réputation politique fut attaquée, compromise. Après la séance, j'accompagnai Barère dans son laboratoire, voisin du Comité de salut public. Tout défaillant, il s'étend dans un fauteuil ; à peine il pouvait prononcer ces mots : (( Je suis

EN l^AYS 1)K GASCOGNE

(( saoul des hommes; si j'avais un pistolet...: je ne reconnais

(( plus que Dieu et la nature)). — Après quelques minutes de

(( silence, je lui fais cette question : Ouelle a pu être sa raison

(( de t"attaquer.- F. a crainte et la douleur ont besoin de s'cpan-

(( cher. — Ce Robespierre est insatiable, dit iKirère, parce

(( qu'on ne fait pas tout ce qu'il voudrait il faut qu'il rompe la

(( glace avec nous... )>

(Bii)liothèque Nationale, Département des Estampes.)

Songeons que ces hommes marchaient dans les ténèbres, entourés d'embûches. L'instinct vital reprenait ses droits sur les principes du civilisé. (Jn livrait un combat à mort: et. comme l'adversaire se servait d'armes déloyales, on n'était pas si na'ïf que de les rejeter soi-même. L'humanité, la justice, l'honneur disparaissaient devant cette nécessité brutale : être ou n'être pas. On luttait jusqu'à la lin. mais, la partie perdue, on payait en grand seigneur, en philosophe ou en homme d'esprit. — sans marchander.

Barère fut un g-rancl ambitieux, ou. — plus précisément. — un grand vaniteux. Ce fut moins la charge et les déboires du gouvernement que les succès brillants de la tribune qui le grisèrent et qu'il regretta toute sa vie. Les quelques mois passés au Comité furent les heures inoubliables de sa carrière, celles après lesquelles on ne fait plus que se survivre. Il avait la parole facile, dune facilité déplorable, car ses idées s'associaient sans qu'il prît la peine de les contrôler, séduit par l'assentiment passionné qu'il leur accordait. Son langage, bien que dépourvu de la structure robuste que donne une pensée forte, — était clair, élégant, parsemé de traits heureux. 11 possédait ces dons extérieurs qui captivent un auditoire et surtout une Assemblée politique. Les fonctions de rapporteur du Comité lui furent en quelque sorte réservées. La tribune fut son département. A chaque séance, à chaque incident, il y monta et son ph^^sique agréable, son éloquence lleiu'ie et la clarté de son exposition lui valurent les faveurs de l'Assemblée. I^lle se plut a l'entendre célébrer les victoires des armées sur un ton que devait plus tard reprendre Napoléon lui-même. Lnnemis et partisans, tous sont unanimes à admirer cette page glorieuse de la vie du Conventionnel. A vrai dire, il fallait que la sensibilité de Barère vibrât comme la hurpe du Psalmiste, pour trouver, en célébrant nos victoires, des traits aussi brillants, des accents aussi patriotiques, ou, — comme le dit un de ses détracteurs. — d'aussi heureuses fanfares. L'émotion du patriote s'alliait, alors, en lui. à la pompe du rhéteur. Gagnés par sa voix chaude, sa mimique expressive, l'ardeur contenue qui animait ses paroles, les partis faisaient trêve: et. dans l'enthousiasme unanime qui accueillait les nouvelles des armées, on sentait passer l'âme même de la Patrie.

Hâtons-nous de saisir ce moment, unique clans la vie de Barère. Jusqu'à sa mort, nous n'en trouverons aucun d'aussi heureux.

Il s'abandonna malheureusement avec trop de complaisance aux ivresses de la renommée. Il goûtait cette atmosphère orageuse; les applaudissements le caressaient délicieusement. Il prit l'habitude de se mêler de tout et de parler de tout et ne se

F:N pays I)K GASCOGNE 2^1

résigna qu'a la dernière extrémité a sortir du C.oniité. I^ientôt, l'exil vint lui prouver combien sa popularité était frêle.

Rendu a la liberté par le Premier (>()nsul. il ne songea plus qu'à reprendre sa place dans les conseils de ll-^tat. Meurtri, a demi-ruiné, il eût agi sagement en retournant en Languedoc; il \' jouissait d"im grand crédit; il pouvait retrouver ime situation enviable au barreau. Mais le démon politique le dévorait tout entier. Les destinées de la France étaient son patrimoine; il avait des lumières sur tous les sujets ; il fallait, bon gré, mal gré, qu'il les produisît. Tant de hâte amena la ruine de ses espérances. 11 voulut imposer ses avis au Premier (>onsul, qui en prit ombrage, étant bien le dernier à les pouvoir goûter. On lui avait offert une préfecture, avec le C^onseil d'Ltat au bout; il lui fallait un portefeuille. Il mit. faute de mieux, sa plume au service de Bonaparte, qui lui commanda les deux Réponses à sir Francis dlvernois et à lord Granville, — où Barère le Oatta jusqu'à la platitude. — et la (Conduite des princes de la Maison de Bourbon, dont le Premier Consul avait lui-même rédigé le sommaire. Mais sa volubilité et son idéologie creuse lui fermèrent définitivement, après quelques entrevues, les portes des Tuileries. C"est en vain que, peut-être inconsciemment, il trahit, pour rentrer en grâce, son meilleur ami, en courant dénoncer a Lannes la conspiration de Céracchi. dont on venait de lui contier l'intrigue. Il repoussa avec mépris l'idée de rédiger un journal destiné aux troupes, et accepta, en définitive, des fonctions interlopes, sur lesquelles il faudrait être plus exactement renseigné pour les qualifier avec justice, mais qui ne s'accordent guère avec son mépris de l'Empire et ses protestations de dévouement aux idées et aux hommes de la Révolution. Dès lors, il fut le mécontent besogneux, décriant le régime qui a méconnu son mérite.

Toujours confiants, ses compatriotes, qui saisirent chaque occasion de renouveler son mandat, maintinrent intacte sa foi en son étoile. Repoussé, chaque fois, inexorablement par l'Empereur, Barère s'adonna à la littérature et au journalisme, autant par besoin que par goût, sans cesser de suivre d'un œil attentif les événements politiques.

A la première Restauration, telle fut son audace — ou sa naïveté inconsciente, — qu'il eut la pensée d'arriver a Louis W'III. par l'intermédiaire de Fauche-Borel, l'agent du Roi pendant

2^2 i:\ PAYS DK GASCOGNE

l'émigration. Sans doute, il avait oublié ce qu'il disait du comte de Provence dans sa Conduite des pj-iiiccs de la Maison de Bourbon. Son excuse, à vrai dire, est qu'il s'était borné à revêtir d'une forme pompeuse les calomnies que Bonaparte voulait faire accepter par l'opinion. Quoi qu'il en soit, en 1814. il avait des idées sur la situation: (quelle que fût la situation, il avait des idées et il lui fallait les écrire). Il rédigea une note qui parvint jusqu'aux Conseils de S. .M.

Décidément, il acceptait toutes les besognes, pourvu qu'il pût écrire, répandre ses idées et les mots faciles et sans lien qui coulaient de sa plume avec une abondance inépuisable. On vint lui commander, de la part de la Cour, une brochure qui tendît à pacifier les esprits. 11 se mit à l'œuvre, avec son ami M. de Montgailhard : et. bientôt, parut un ouvrage qui devait réconcilier les ro3'alistes et les républicains, dans le sein de la Charte. — ouvrage tel (( qu'il n'était pas un royaliste qui ne (( l'eût signé, pas un républicain qui ne l'eût avoué. )) Homme admirable, qui trouvait, en 1S14. le moyen d'être à la fois monarchiste et républicain et qui prétendait réconcilier les partis au moyen d'une formule faite sur commande !

Les Cent-Jours ranimèrent, un moment, ses espérances. Le lendemain du retour de l'Empereur. Harère lui adressa une longue lettre de conseils et de remontrances. L'Acte additionnel lui parut une duperie: et il s'empressa de rédiger un projet de Constitution, qu'il soumit à Fouché. Ses lidèles électeurs l'avaient envoyé, une dernière fois, a la Chambre. 11 y fut. avec Manuel et Jay. l'homme du duc cl'Otrante, qui menait contre l'Empereur une opposition sournoise. Espérait-il que l'enfant prodigue de la fortune et du génie, mûri par le malheur, allait s'humilier sous la main qui le châtiait ou le supposait-il enclin à s'entourer d'hommes nouveaux .-

Ce fut sa dernière manifestation publique. Réduit bientôt à un exil de i^ ans. il garda, jusqu'à la tin de sa vie. le souvenir et le regret du rôle momentané qu'il avait joué. Que ce fût à Mons, à Bruxelles ou à Tarbes, il resta, pour lui-même et pour les autres, l'homme de la Révolution. (( M. Barère de Vieuzac. (( — s'écria-t-il, en l'^^jg. avec son emphase habituelle. — qui a (( été membre, depuis 1780 jusqu'en iXi^. de l'Assemblée (( Constituante, de la Convention Nationale et de la Chambre (( des Représentants, vit encore, grâce à la Providence: il est

KN l'AYS DK GASCOGNK

(( âge de S5 ans, et cet individu, qui vit enfin tranquille au pied (( des Pyrénées, c'est niui. »

cy^^y^e^ 4 e,

^ii^Siî^J

^:^^iZ^fi^^,

(Cullot'tiun Henri Moissan.)

Les vingt-cinq années de retraite, il les passa à méditer ses Mcnioircs. qui ne sont qu'une explication de sa conduite et une glose marginale. On n'en goûte vraiment la saveur qu'en les lisant en regard des procès-verbaux de la (>onvention.

C'est cette contiance en lui-même que nous appelons la vanité de Barère ; il n'a pas douté un moment que ses idées et sa conduite ne fussent précisément les plus convenables a la situation. Jamais il n'a scruté, avec inquiétude, la valeur absolue de ses actes; ou plutôt, ayant agi. sans trop de discernement, en un déchaînement soudain de passion, il a cherché, après coup, d'après la morale et le bon sens traditionnels, les raisons de ses actes et il lésa toujours trouvées: on en trouve toujours. Son erreur fut de négliger les raisons qu'il aurait eu d'agir dans un sens opposé. Cet examen le laisse, donc, entièrement satisfait. 11 s'est toujours considéré comme une victime. Ses intentions étaient excellentes et le bien qu'il a fait concourt à lui faire oublier le mal. dont il devint le complice. (( Quant à (( moi. Monsieur, écrira-t-il, si j'ai pu faire quelque bien ou (( rendre quelque service, clans les circonstances les plus orageu- (( ses et les plus difticiles. je ne m'en souviens pas. Le peu de (( bien que je fais est ce que j'oublie le plus vite. ))

Soyons à peu près sûrs qu'il a toujours cru avoir des motifs légitimes d'action ou qu'il se les est donnés dans son examen de conscience rétrospectif. (]es motifs, légitimes pour lui. le sontils pour nous, après un siècle passé et une appréciation plus impartiale des événements, voilà toute la question. Elle nous ramène à l'étude des idées de Barère.

11 ne faudrait pas chercher chez lui un système raisonné, rigoureux et immuable, auquel il se soit tenu, dès que l'expérience de sa vie politique l'eut mis à même de formuler des préférences justifiées. Royaliste, comme tout le monde, jusqu'en 1792; partisan du gouvernement despotique et absolu, tant qu'il en lit partie; favorable aux ambitions du Premier Consul, tant qu'il espéra en profiter; confiné, depuis lors, dans une opposition chagrine et querelleuse. — ni le gouvernement des Bourbons qui, en l'exilant, méconnut, à ses yeux, une des conquêtes de la Révolution, ni même la monarchie de Juillet, sous laquelle il se sentait

trop use pour être encore quelque chose, n'eurent son approbation. 'Tant que dura la République, il en proclama les mérites, avec des considérations idéalistes qui s'appliquent a une Salente imaginaire, mais que les événements contemporains démentaient trait pour trait. 11 est piquant de constater que cette République, qu'il célébrait, l'avait mis hors la loi et que, d'autre part, il n'avait pas assez d'invectives, sinon pour le gouvernement, au nioins poin^ les hommes qui le composaient. (( Qu'y a-t-il de (( commtm, s'écriera-t-il, entre le despotisme et la liberté, entre (( le crime et la vertu. ^ 11 faut la guerre aux monarchies, il faut (( la paix aux républiques, la vénalité pour les unes, la moralité (( pour les autres. Les premières s'occupent sans cesse des im- (( pots, des taxes, pour solder les instruments de la tyrannie (( gouvernante. Les secondes pensent davantage au commerce, (( à l'industrie, pour répandre le travail, l'aisance et le bonheur (( dans le peuple. Dans les mcjnarchies, il régne une paix pro- (( fonde, parce que la classe qui se dit supérieure, opprime (( sans résistance les classes qu'elle regarde comme inférieures. (( Dans les républiques, il y a une agitation perpétuelle, parce « que nulle oppression n'}' peut être sans résistance, nul abus « sans dénonciation, nulle violation des droits sans réclama- (( tien, nulle loi injuste sans plainte, nul mauvais magistrat « sans censure. La politique des républiques est la morale, la (( justice, la modération. L'ambition, l'orgueil, le droit du plus « rusé et du plus fort, forment la politique des monarchies. »

Au début du Consulat, le vent a tourné, le pouvoir d'un seul a délivré Barère ; ses aspirations en deviennent moins précises encore, s'il est possible. La scène, dans laquelle il communique à Bonaparte ses idées sur la situation, est tout à fait plaisante : (( Mais vous, lui dit le général, qui avez dû connaître le carac- « tère national, dites-moi, franchement, que croyez-vous qui (( puisse lui convenir pour le gouverner .^ — Je réfléchis un (( instant, il n'y avait que nous trois, le Premier Consul. (>am- (( bacérès et moi... Je répondis : (( Général, il n'y a que deux (( moyens pour conduire la nation, ce sont la justice et le carac- (( tère; nous avons eu dans la Révolution beaucoup trop de « caractère, mais pas assez de justice ; et la liberté a failli périr. » « — Sans doute, mais ces deux moyens ne suffisent pas; les «choses sont allées trop loin. Comment rétrograder et s'affer- (( mir.^ — La question me parut ditlicile à résoudre, je me reje-

(( tai alors sur la nécessité de se rattacher aux idées libérales. (( au droit, aux principes voulus et établis par la Constitution (( de 1791. la seule qui ait été délibérée sagement par des honi- (( mes éclairés et dans un temps de paix. » — La conversation en resta là. elle ne convainquit pas l'interlocuteur de Barère, qui avait, à lui seul, autant de caractère que tous les tribuns de la Convention réunis.

C'est en 18 m que Barère a formulé ses idées avec le plus de netteté, tandis que s'organisait le gouvernement de la Restauration. Sa conception fondamentale est la souveraineté du peuple, idée empruntée par Rousseau aux théoriciens de l'école protestante, Grotius, Pufendorf et Burlamaqui. Elle doit être fondée sur une Constitution dont le principe essentiel sera l'égalité des droits, et le mode d'application, le système représentatif. Ce sera le remède à tous les fléaux politiques et le moyen de parvenir à cette liberté, qui est le but des écrivains philosophes du XVIl^ siècle, mais qui. dans l'esprit clc Barère. ressemble singulièrement à un despotisme éclairé. (( Les Français, écrivait-il « en Fan VllI, veulent la liberté sage et régulière, consolatrice (( et féconde qui ne dépend pas de quelques hommes, mais des (( lois, qui assure l'existence et la propriété, qui donne une (( protection égale à toutes les personnes, à tous les biens, une « tolérance éclairée à toîites les opinions et qui punit égalece ment tous les coupables et toutes les mauvaises actions. ))

Au point de vue religieux, Barère est non-seulement déiste, mais (( providentiel » et spiritualiste. Déjà, en 93, aux heures de découragement, il invoquait cette force mystérieuse, supérieure aux hommes et aux événements. Dans ses dernières années, les témoignages se multiplient. « Loin de moi tous vœux impies, (( écrira-t il en 1836, la pension littéraire annuelle viendra (( quand Dieu voudra. J'ai été providentiel, toute ma vie. » Et ailleurs : « Si j'avais eu le malheur de ne pas croire à la Provi- (( dence et à ses bienfaits, comme à sa protection en faveur de (( l'innocence, certes les événements de la Révolution m'au- (( raient souvent inspiré cette ferme croyance, car j'ai été persé- « cuté, proscrit par tous les gouvernements et je ne leur ai c( échappé que par cette puissance suprême, invisible et inévita- (( ble qui préside aux affaires humaines et qui fait échouer les « crimes des méchants. »

Si nous considérons ces idées générales, essentiellement mo-

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dérécs. comme celles auxquelles P>arère s'était délinitivement arrêté, il faut avouer que rien n'est plus éloi^^né du système terroriste, auquel il prêta son conc()Ln\s. durant des années. 11 est bien évident que les circonstances n'étaient pas les mêmes; mais on a pu dire de Danton et de Robespierre, de (^)uthon et de Saint-Just, que. pour eux, le terrorisme n'était qu'un mo\-en, qui devait tendre précisément à l'établissement d'un gouvernement modéré et clément. Rien ne permet de supposer que Barère ait eu des vues aussi lointaines, quand il défendait à la tribune les mesures atrocement rigoureuses dictées par ses complices. Jamais il n'a été un chef de gouvernement, jamais il n'a eu d'inlluence prépondérante dans le Comité. Ses collègues l'ont t(ju jours considéré comme un instrument, non sans puissance, mais sur lequel il n'y avait pas lieu de compter; car, sitôt que le vent a tourné, il se dépouille en toute hâte de son vêtement sanglant pour se disculper, avec une indignation qui n'est pas feinte, des accusations de terroriste et de buveur de sang. 11 faut d(jnc se heurter de nouveau à cette contradiction irritante : Barère, terroriste, ne suivait ni ses inclinations ni ses convictions intimes. Est-il donc autre chose qu'un valet lâche ou boursoullé. soumis aux inlluences ambiantes jusqu'à l'abnégation de toute personnalité.^

Le secret de ce pr()blème nous paraît être le suivant : Barère ne manquait ni de courage, ni de bon sens, ni d'humanité. Il manquait de jugement, et ceci â un point extrême. L'absence de jugement et le défaut de caractère ont influé sur sa conduite de la manière que nous allons essayer d'expliquer.

Le jugement, c'est, — si l'on y prend garde. — la faculté qu'a l'homme d'établir, selon les lumières de la raison, à la suite d'observations et de comparaisons attentives, les rapports pouvant exister entre ses propres idées et ses propres sentiments d'une part, et les idées et les sentiments d'autrui.

Barère était tout â fait incapable de sortir de lui-même, afin d'éprouver la valeur de ses déterminations. Ce serait affaire de physiologie que de rechercher les lois, en vertu desquelles la succession plus ou moins rapide des idées dans le cerveau en permet l'examen plus ou moins approfondi ; il en faut dire de même du soin de préciser dans quelle mesure notre sensibilité, excitée ou captivée par une conception séduisante, repoussa l'enquête impartiale de la raison.

Quoi qu'il en soit. Barère. doué d'une grande vivacité d'esprit d'une sensibilité non moins vive, s'enthousiasma pour un certain nombre d'idées, dont il ne vit qu'un côté et dont les conséquences lui échappèrent. Trop souvent, chez lui, l'exaltation des sentiments tint en servage la froide et saine raison.

Ce n'est pas dans sa vie politique qu'il faut chercher les manifestations de cet état d'esprit, si c'est précisément aux contradictions de cette vie que nous cherchons une explication. Mais il est une ennemie, envers laquelle il est demeuré irréductible. Cet homme versatile n'a jamais changé de manière de voir à l'égard de l'Angleterre. Si sa haine est restée aussi vive, les motifs et les manifestations de cette haine, disons-le, sont demeurés aussi puérils que quand il les exposait, en l'an M. dans ses trois volumes sur L.i libcrlc des mers. C'est là qu'on peut saisir, a l'aise, ses procédés de raisonnement, à savoir la perpétuelle propension à soumettre les faits à ses idées, au lieu de chercher à fonder ses idées sur les faits.

Quels qu'aient été les motifs de Barère de se complaire dans sa haine, que le caractère, le développement et la politique du peuple anglais aient justifié ses rancunes, que la rivalité et la lutte acharnée de la France et de l'Angleterre, au Wllb" siècle. et pendant le cours de la Révolution, aient amené dans l'esprit des deux peuples une irritation mutuelle. — cela nous importe peu. Ce qu'il importe de constater, c'est que, dominé par ses sentiments, Barère perdit, en quelque sorte, la faculté d'observation.

Voyons-le aux prises avec les faits. Loin de leur attribuer leur valeur propre, il les interprète mal, en fausse le sens et les enchâsse dans ses raisonnements, dont ils ne font que souligner ou accuser la faiblesse. Parce que le peuple anglais triomphe avec arrogance sur les mers, — ce qui est un point essentiel pour la France, mais particulier dans l'existence de l'Angleterre, — il faut que tous les éléments qui constituent je peuple, esprit public, Constitution et jusqu'à sa situation géographique même, non seulement concourent à cette politique injuste, mais soient quelque chose de monstrueux, d'antinaturel et d'insupportable aux esprits sensés. Barère ne soupçonne pas. un instant, ou refuse de s'arrêter à l'idée que l'Angleterre puisse posséder des éléments de grandeur qu'il n'aperçoive pas.

i:n r>AVs uK (iAscoGNi-: 239

'l'ellc qu'elle est. la puissance ani^iaise est en eonlradielion avec le sain équilibre des peuples, — par la, entende/, celui qiu ne choque pas les idées de Inuere, — car jamais son esprit j^édant n'a vu, dans l'histoire, qu'une puissance insulaii'e et faiblement peuplée parvienne a une prospérité aussi éclatante.

En tous cas, les institutions, la philosophie, Tcsprit public du peuple ani^-lais sont autant de forces néfastes qui concfnn'ent

au développe- BARÈRE A [.A TRIBUNE LE 4 JANVIER 1793 ment de son hé-

d^- l>AviD.) gémonie. 11 n'est

pas jusqu'à sa situation insulaire même qui ne soit un d animer et comme une injustice. Quant a cette hégémonie, elle est insupportable : (( Un cri (( unanime s'élè- (( ve de toutes les (( parties du glo- « be et rindigna- (( tion générale (( répond d'un (( pôle à l'autre :

(( c'est le gouver- (inement anglais!

(( Vengea n c e !

(( vengeance con- (( tre ces atroces (( tyrans! » \'oici, dès lors, que le développement économique d'un peuple doit avoir pour limites, non pas le terme de ses qualités et de son initiative, mais le souci de sauvegarder la subordination des nations en raison des (( lumières » ou du nombre d'habitants qui leur sont départis.

Ici, nous tenons notre homme. Incapacité de reconnaître dans un fait : domination des mers par l'Angleterre, l'intégralité de ses causes qui consistent, non pas seulement dans l'orga-

((',licli(' Braum, Clnnent et C''^.)

nisation supérieure de l'Angleterre au point de vue eonimereial, niais dans l'organisation inférieure des autres nations. Incapacité d'assigner à chacune de ces causes sa valeur relative. Incapacité aussi d'y reconnaître la part légitime du droit, qui est non pas de réduire a néant l'Angleterre, ni même d'entraver son développement, mais de l'empêcher elle-même d'entraver le développement des autres peuples.

Telle est la faiblesse du raisonnement de Barère. Si nous éprouvons la valeur de sa psychologie, nous y trouvons le même système préconçu, très louable, par l'élévation des idées qu'il agite, très éloignée, par contre, du scepticisme amoral de l'homme d'État. Il est. assurément, très généreux, mais il n'est pas très exact de chercher, dans les actions des hommes et dans les relations des peuples, autre chose que les nécessités vitales et sinon la poursuite éternelle de l'intérêt, au moins rimpossibilité de faire sa place autrement que de vive force. C'est un emprunt fait a Montesquieu que ce souci d'une équité, supérieure dans une organisation politique. Mais, si des rouages multiples parviennent à l'assurer dans la Constitution d'un État, on s'aperçoit bien vite quelle est une chimère, et qu'elle l'est encore dans la rivalité des nations entre elles.

Il est donc un peu na'ïf de juger, d'après une morale idéaliste, la politique des peuples et de s'mdigner que le bien et le mal. les tendances généreuses, le respect de la justice et de la liberté n'entrent que pour une part restreinte dans leur expansion. Aussi bien, quand Barère en vient à tracer les règles du droit naturel, est-il lui-même fort embarrassé et tombe-t-il immédiatement dans l'abstraction et les formules creuses qui permettent l'interprétation la plus arbitraire. (( Le droit naturel (( consiste, relativement aux autres, à être libre et indépendant. (( à n'être ni opprimeur ni opprimé, ni esclave ni tyran, à (( s'aider mutuellement dans le recouvrement ou la conquête (( de la liberté, à adoucir réciproquement les calamités et les « iléaux qui les affligent. »

Ce traité de la liberté des mers est. en tr')is volumes, le plus beau discours de Barère. Il palpite, d'un buut a l'autre, du souffle oratoire et de la rhétorique Conventionnelle. On y trouvera plusieurs chapitres d'interrogations, des prosopopées en grand nombre, une citation constante de l'antiquité, des figures, des hyperboles et des réminiscences surannées. Mais.

KN l'AYS IJK CiASCOGNK 2 [l

lorsqu'un homme, supputant les chances clLUie descente en Angleterre, peut s'écrier sérieusement : « l'ne poignée de (( barbares du Nord sont descendus, quarante-cinq fois, sur (( ces plages orgueilleuses et les ont asservies, l'ne armée de (( républicains y descendra plus facilement, puisque c'est « pour les affranchir »; lorsque, comparant les deux nations, il se plaît à Fantithèse suivante : (( Si je voulais peindre (( d'un seul trait les deirx gouvernements, je peindrais l'Anglais « tenant dans ses mains les balances du commerce, et le France çais tenant dans ses mains les balances de la justice »; lorsqu'entin il trouve des traits aussi nets, aussi justes et aussi perspicaces que ceux que voici, pour caractériser deux chefs du gouvernement : (( Quels points de contact }' a-t-il entre Pitt (( et Buonaparter L'un est l'elfroi du monde, l'autre en est « l'espérance. L'un est le soutien du despotisme, l'autre est une (( colonne de la liberté. Le premier emploie, pour régner sur (( des nations asservies, la corruption, la calomnie, la violence, (( l'artitice. la trahison et les guinées des marchands; le second (( n'emploie, pour soutenir les peuples libres et affranchir les (( nations esclaves, que la valeur, la franchise, la force légitime, (( la générosité et les baïonnettes de nos républicains. » Lorsqu'un homme, disons-nous, a donné de telles preuves de la netteté, de la solidité, de l'objectivité de son jugement, il est peut-être permis de ne point trop s'étonner qu'il ait cru sérieusement à la nécessité d'un régime sanguinaire, contre les complots, la puissance renaissante, les trahisons, les agents redoutables du despotisme.

L'impuissance de Barère à sortir de lui-même, à se soustraire à l'empire de ses sentiments, nous la saisissons aussi dans nos Eloge de Montesquieu. Il s'est nourri de Montesquieu, mais il en diffère essentiellement, — le génie mis à part, — par la passion qui l'emporte. Rien n'est plus éloigné du scepticisme et des convictions expérimentales de l'auteur de Y Esprit des tois: aussi, est-il piquant de voir Barère, — soit dans sa conduite, soit dans ses écrits, — se couvrir de l'autorité du grand homme dans les circonstances où il se trouve en contradiction manifeste avec la doctrine ou plutôt les doctrines du maître. Il n'a, d'ailleurs, pas, un instant, l'idée que le génie immense, fuyant, subtil et déconcertant, pour lequel on cherche en vain une

pensée assez grande, qui enveloppe toutes ses pensées, lui échappe en quelque sorte ; et on sent bien, au milieu de son verbiage pompeux, qu'à ses yeux un successeur et un disciple tidèle de Montesquieu n'est autre que Bertrand Barère luimême. Le fond du système des théories de Montesquieu est la haine du despotisme. Tous ses efforts tendent à l'éviter. Ne croyez pas, au moins, que Barère s'en soit jamais déclaré partisan. Le despotisme c'est la tare à laquelle on reconnaît tout ce qui doit être évité, honni, puni et supprimé. Alais qu'est-ce autre chose que le gouvernement terroriste, sinon la forme la plus insupportable du despotisme : une foule d'égaux et une seule tête, le Comité de salut public, qui règle la conduite, la pensée et les croyances de tout ce qui n'est pas lui.-

Passons. Les prédilections de Montesquieu allaient vers une monarchie, pourvue de rouages multiples. N'en croyez rien, dit Barère, — étonné, en l'an V. qu'on ait jamais pu être autre chose que Républicain, — n'en croyez rien, quand Montesquieu célèbre la monarchie et son principe, qui est l'honneur, c'est qu'il raille : « Remercions sa mémoire d'avcnr cherché, par des (( traits ironiques, fortement prononcés, à rappeler la nation (( à des principes plus solides et à des opinions plus sensées. » Et, il avait dit, dans sa Préface, avec une autorité saisissante, où l'homme modéré blâmait déjà les excès de la démagogie : u J'offre cet ouvrage à cette portion estimable d'hommes libres, (( dont aucune oppression ne peut changer l'opinion civique, (( qu'aucune t3'rannie, fût-elle couverte même du manteau (( populaire, ne peut jamais détourner des principes de la (( République, qui est le genre de gouvernement où régnent (( les nKcurs et les lois, où l'égalité des droits et le bonheur ne « sont pas une chimère, où la liberté, la justice et la propriété (( ne sont pas de vains mots. »

D'autre part, il consent à absoudre Montesquieu d'avoir admiré la Constitution anglaise. C'est que ce grand esprit souffrait de ne pas vivre sous une (constitution libre.

Si, pourvu de ces notions nouvelles, nous revenons au Barère de la politique, nous trouverons peut-être en lui quelques clartés. Barère a cru ou a réussi à se persuader que la justice ne cessait d'éclairer sa marche, parce qu'il défendait la République, la liberté, le peuple, l'égalité, et parce qu'il

combattait la tyrannie, le despotisme. 1 ai-hitraire et la i-()>auté. O magie des mots creux et sonores, o triomphe de lindividualisme et de Jean-)acL|iies ! ('.es hommes en sont arri\és a doter leurs conceptions personnelles des qualités les plus ^^énérales; à refuser, a tout ce qu'ils ne compreiuient pas, la moindre valeur objective. 11 }■ a un esprit plus va^ue et plus fumeux que celui de Harère, c'est celui de Robespierre, l^n combien de catégories peut-on classer les hommes, quel critérium permettra d'établir, avec rigueur, ces catégories.^ Oh! comme cela est simple et précis dans la pensée de l'aspirant dictateur! a |c (( demande à un homme : qu'as-tu fait pour la prospérité de (( ton pays.^ Quels travaux as-tu entrepris pour arracher le (( peuple français au joug odieux de la servitude.- S'il me (( répond à cette question d'une manière satisfaisante, alors je (( le crois vertueux. » — En voulez-vous un autre, fondé sur des principes tout aussi généraux.^ : « 11 est un sentiment, gravé (( dans tous les cœurs des patriotes et qui est la pierre de (( touche pour reconnaître leurs âmes; quand un homme se (( tait au moment où il faut parler, il est suspect ; quand il (( s'enveloppe de ténèbres, ou qu'il montre, pendant quelques (( instants, une énergie qui disparaît aussitôt, quand il se (( borne à de vaines tirades contre les tyrans, sans s'occuper (( des mœurs publiques et du bonheur de tous ses concitoyens, « il est suspect. »

Pour Barère, la marque de l'équité est bien simple à reconnaître. Être juste, c'est défendre la Révolution ; être criminel, être un terroriste et un buveur de sang, c'est défendre le despotisme et l'aristocratie. Mais c'est avec sincérité, n'en doutez pas, et avec une indignation qui n'est pas feinte, que, poursuivi avec ses collègues du Comité, il établit avec véhémence cette thèse que les bonnes causes purifient toutes les défenses et tous les défenseurs.

Lui, terroriste.^ allons donc! Lui, partisan de l'arbitraire.^ il faut un Fréron ou un Tallien pour l'accuser d'une telle indignité. Ne connaît-il pas. mieux que personne, la majesté et la vertu de la justice et des lois.^ Ne sait-il pas qu'une justice sévère et équitable est le meilleur fondement d'un État, que, tôt ou tard, elle ralliera autour d'elle tous les hommes soucieux de la prospérité du pays et tous les inconscients qui sentiront sa force bienfaisante ? Ce n'est pas en vain qu'il a pratiqué

Montesquieu. La terreur, au eontraire, n'est qu'un procédé momentané, plein d'incertitude, de contradictions, de lacunes et dont les résultats sont déplorables, u Non jamais, je ne fus, (( ni ne serai partisan de la terreur, du despotisme et de l'arbi- (( traire; l'établissement de la République et la Révolution (( n'ont besoin que de la justice sévère, de la justice inllexible (( pour ce qui leur est contraire. La terreur n'est nécessaire (( qu'au despotisme, elle ne peut produire ou servir que la (( monarchie, j'ai t; )U)ours pensé que la justice inllexible et (( leffroi quelle cause aux scélérats et aux contre-révolution- (( naires suTlisaient et valaient mieux que la terreur qu'inspi- (( rent les actes arbitraires, le caprice d'un despote, la volonté (( d'un honuiie ou la tyrannie de quelques-uns. La justice (( révoluti(Minaire n'admet ni trêve, ni ^■ràce pour le crime : la (( terreiu^ est comme un orage qui se dissipe. La justice, égale (( pour tous, n'admet point d'impunité ; la terreur amène une (( indulgence funeste. La justice sévère ne peut servir que la (( République, par tels hommes qu'elle soit administrée; la (( terreur, en quelque main qu'elle passe, peut perdre (( la liberté, et elle ne fait que changer de main ou changer (( d'objet. La terreur n'est qu'une tempête passagère, tandis (( que les ennemis de la liberté se succèdent et s'enhardissent (( sans cesse: mais la terreur que la loi donne aux méchants n'a (( pas de terme. »

Mais si, passant de ces principes à leur application, Barère cherche, dans les événements contemporains, la part de la justice et celle de la Terreur, il dépouille cette justice, si précieuse à un h^tat. de tout caractère immanent; il l'arrache à ses fondements éternels ou simplement humains; et la justice devient, dans cet esprit, incapable de se soustraire aux inlluences du moment et du lieu, incapable aussi de suivre avec lucidité le développement et la portée d'une idée, une sorte de machine politique, propre à sanctionner les actes de ceux qui se Hattent de parler en son nom. La justice, c'est ce qui favorise la République, la Terreur c'est ce qui lui est funeste. Des lumières spéciales l'ont convaincu que la République était la forme idéale de gouvernement, qu'elle suppose toutes les vertus, qu'elle porte l'âge d'or dans ses flancs. Il est des fous ou des criminels qui se refusent à cette évidence ; il en est qui ont imposé, pendant des siècles, au peuple asservi un régime d'arbitraire et

Al loci^MMii-; 1)1-; l'.AKKKi';

au dos du cidre conlcuaul le nicdailloii modelé par havid d .\ui>ers.

TRANSCf^IF^TION

Donne comme témoignage De reconnaissance à ma compagne Dexil. mad'"' -MargiieriUe Le lauconnier — à larbcs Le 20 Juillet 1838

B. BarÈRL: DK VIEUZAC

(Extrait (Vmw lettre Ecrite en x''"^ 183'.), ;tii maire de Saint-Mal(i) Paroles de M. de (•hateaiil)riand :

« mais à mon âge, il ne reste plus assez De vie « sur La figure de Thomme. pour qu'on ose en « conlier Les ruines au pinceau B. H.

iN- M' david de linstitut (d'angers) célèbre sculpteur de paris a fait ce portrait de prolil. quand Jetais revenu de Texil. et que j etai octoj^enairc. B. B.

d'absolutisme: il en est surtout qui. par leurs conspirations, leur attachement au despotisme, leur corruption par lor étranger retardent, menacent, arrêtent le triomphe de cette ère de félicité. Que d'autres idées, d'autres espérances, d'autres réalités soient possibles, légitimes, et. en tout cas. respectables, c'est ce qu'un homme de 93 ne saurait admettre. Être juste, c'est frapper impitoyablement les ennemis de la Révolution ; être terroriste, c'est en arrêter le cours: et. comme le dit pompeusement Barère, c'est otïrir des sacrifices au veau d'or de l'aristocratie.

Le terroriste Barère donne de ce terme une définition, d'une saveur piquante dans la bouche d'un complice de Robespierre et de Billaud. 11 est vrai, qu'au moment où l'horreur du mot et du rôle l'éclairait enfin, Barère avait passé du rang d'accusateur à celui d'accusé. « Les terroristes sont ceux qui ôtent la (( liberté des opinions, en vous appelant contre-révolutionnai- (( res, quand vous ne pensez pas comme eux et qui provoquent (( les actes d'accusation ou la mort, quand ils se sont déclarés (( vos ennemis personnels. ))

La passion, telle sera donc, toujours, la base de son jugement. Passant en revue ses actes, il trouve que le plus pur républicanisme les inspire; il les déclare, donc, conformes à réternélle équité. (( Si c'est être buveur de sang que voter, (( comme législateur, la peine infligée aux émigrés, le supplice u des conspirateurs reconnus, la punition des traîtres et des (( royalistes convaincus, la mort des usurpateurs de la souve- (( raineté du peuple, je suis encore forcé d'avouer ce crime. (( Oui. si j'avais la foudre, et si je pouvais, d'un seul coup. (( frapper tous les ennemis de la République, je la lancerais. (( aussitôt. Mais n'est-ce pas vouloir la République que de (( penser ainsi } ))

Tel a été son rôle à lui, rôle sinon bienfaisant, du moins louable à ses 5'eux, au souvenir duquel il se délectera jusqu'à la fin de sa vie. Quant au buveur de sang, c'est « celui qui (( voudrait faire périr les républicains et égorger les représen- (( tants du peuple avec des dénonciations absurdes, avec des (( journaux calomnieux et des sicaires salariés. Le buveur de (( sang est celui qui traite des dénoncés comme des condamnés. (( qui ne cesse de demander, avec un hypocrite patriotisme. (( qu'on accuse ou traduise au tribunal révolutionnaire les

KN PAYS ni: GASCOGNE 247

« défenseurs du peuple, ou qu'on les assassine dans les rues (( ou sur les places publiques: le buveur de sang est celui qui (( arrête le cours de la Kévolution... »

En un mot, Thonnête homme, est celui qui agirait comme Barère, quand il était au pouvoir; le terr<3riste, cest celui qui agit exactement de même, avec les mêmes formes odieuses et arbitraires, mais, cette fois, dirigées contre Barère ; c'est Tallien, et c'est P'réron, ce sont les thermidoriens et. plus tard, les proscripteurs, les ÏNapoléon. les Louis XVIIl, tous ceux qui ont refusé de suivre et d'approuver toutes les iluctuations de cet esprit enthousiaste et léger.

Nous venons d'indiquer le trait le plus caractéristique de la physionomie de Barère, celui qu'on doit reconnaître sans être suspecté de calomnie : car, les accusations portées, soit contre son courage, soit contre ses convictions politiques, font naître, nous l'avons vu, de grandes hésitations.

Ici, nous l'envisageons d'un coup d'œil plus sûr. (^>ette difficulté de juger sainement les idées et les événements, c'est-àdire de les percevoir, de les classer suivant leur valeur et leurs liens véritables, — elle ressort de tous ses actes et de tous ses écrits. Elle s'est surtout manifestée, avec une évidence extrême, quand il a dû prendre parti au milieu des événements politiques. Comme le problème à démêler était d'une conception plus haute et plus vaste, ainsi son incapacité s'est-elle fait plus cruellement sentir. Elle procède d'un défaut de méditation, ou, si l'on veut, dune trop grande facilité d'association d'idées, à laquelle la rétlexion n'a pas eu une part suffisante. Question de tempérament, sans doute, et dune circulation trop rapide de la pensée.

Quoi qu'il en soit, si nous cherchons à tirer les conséquences logiques de ce trait particulier de caractère, il apparaît tout d'abord que la raison, qui n'a de valeur que si elle s'appuie, en dehors de l'homme, sur des principes ou des faits constatés avec une exactitude approximative, devient, privée de ce guide, le simple jouet des sentiments. Toute idée a plusieurs faces, dont les unes attirent immédiatement nos sympathies, tandis que les autres nous éloignent. Nous ne manquons pas

d'apercevoir l'aspect favorable de celle vers laquelle nous sommes naturellement entraînés. Se déterminer d'après ses sympathies, sans en avoir, en quelque sorte, fait le tour, c'est agir par sentiment.

Aussi, faute de cet examen, les obstacles, qui se dissimulent sous d'attrayantes apparences, demeurent insoupçonnés. Même, l'acte une fois accompli, l'ensemble des conséquences apparaît rarement à l'esprit sentimental. A ses yeux abusés, l'adversaire devient immédiatement suspect de mauvaise foi. s'il résiste à l'attrait des idées qui lOnt séduit de prime abord.

Dévoré par un feu intérieur, ne prenant hors de lui que ce qui pouvait ralimenter. Harère se laisse instinctivement entraîner du côté où il pouvait dépenser sa verve et sa loquacité. (>omme son idéal était vague, il a pu croire le servir sous tous les partis, affirmant toujours qu'il combattait pour la justice, la liberté, l'égalité, et trouvant moyen, sous la Restauration, d'être sincèrement le plus dévoué des roj'alistes et le plus intraitable des républicains. Ce n'est pas un froid menteur du Nord, qui prémédite ses tromperies et les poursuit pour une tin déterminée. Ce méridional est grisé de mots et de chimères; il ne saisit des choses que le premier aspect. \'aniteux et impressionnable, il n'a pas trouvé de contre-poids dans une saine appréciation des faits. 11 a suivi naturellement la pente qui le portait en avant et. avec lui, les idées qu'il croyait bonnes, qui pouvaient légitimement être regardées comme telles mais dont l'application, par cela même qu'elles choquaient d'autres idées, respectables, tout au moins par leur ancienneté, ne pouvait se faire que peu à peu et avec un tact intini. Convaincu de l'excellence de ses conceptions, il a trouvé tout naturel qu'on les imposât de vive force, et la légèreté de son esprit ne lui a pas permis de voir les intérêts et les appétits qui se déguisaient sous leur couvert, non plus que les intérêts et les sentiments opposés qui justifiaient la résistance de ses adversaires. Son insufiisance psychologique, la sentimentalité qu'il apportait en toutes choses, l'ont laissé persuadé que la mauvaise foi ou une passion aveugle animaient ses ennemis, ne concevant pas qu'on pût penser autrement que lui.

Par suite, cet homme, naturellement doux, modéré et tolérant, s'est laissé balloter d'un parti à l'autre, en saisissant

r.N t'AYS l)F. f.ASCOGN'E 24f)

la première raison qui conciliait les principes et ses intérêts. Quand son esprit eut échappé aux iniUiences de l'ancien régime, comme il était nourri des souvenirs d'une antiquité théâtrale, ses aspirations vers lui idéal social se lièrent a l'idée de République; il fallut, donc, soutenir tout ce qui, hommes et choses, favorisait cette République. Par suite, aussi, il a lini par parler un langage aussi sanguinaire que les Représentants en mission, non par cruauté, ni imbécillité, mais par égarement et manque de jugement. Rappelons la nomenclature des suspects. (( (3h ! la belle loi qui eût déclaré (( suspects tous ceux qui, à la nouvelle de la prise de Toulon. (( n'ont pas senti battre leur c(eur pour la patrie et n'ont pas (( eu une joie prononcée. » — Rappelons, aussi, la définition du dictateur : (( Je ne connais de dictateur que lorsqu'un (( homme prend tous les masques,... lorsqu'on s'entoure damis. (( lorsqu'on se fait un parti, lorsqu'on se promène, une troupe (( de clients à sa suite. » — Singulière époque que celle où les lois, les fortunes et la vie même dépendaient d'une science de l'homme, aussi fausse, aussi peu équitable, aussi peu dégagée des passions...

Manque de jugement, que cette poursuite, sans trêve, d'un rêve évanoui et ces quinze ans de vie éparpillée dans le journalisme, la littérature et les pratiques policières, atin de surveiller étroitement le Pouvoir, de profiter, s'il était possible, de la moindre saute de vent, de reparaître sur la scène, ne fût-ce qu'un moment; manque de jugement, enfin, que le gaspillage de tant de belles qualités qui eussent trouvé leur emploi et assuré la dignité de sa vie, soit dans l'exercice dune fonctim publique, qui lui avait été offerte, soit au barreau de quelque ville du Languedoc.

Voilà, donc, une explication qui peut être une excuse à la vie de cet homme, parti dune situation honorable et presque brillante, qui promettait un avenir plus brillant encore, pour aboutir au dénuement et à une renommée équivoque. C'est là tout ce qu'on peut prétendre avec quelque semblant d'exactitude sur Barère. Tout le reste n'est qu'hypothèse. Qu'il soit, de par sa vie intérieure, en-deçà ou au-delà de la ligne moyenne où nous avons tenté de le ramener, la conjecture est possible; mais il serait téméraire de l'affirmer. 11 est une chose sur laquelle il est ditlicile de ne pas tomber d'accord.

2^0 ^:^' t^AVS DE GASCOGNE

c'est que Bertrand Barère n'était point fait pour affronter la politique et ses tournants vertigineux.

Le Minotaure le dévora et il ne reste de lui que le souvenir d'un homme qui, comme dit Thibaudeau. ne peut inspirer ni haine, ni estime.

CÀkhc de L. (laddaii.

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